Il y avait cinq ans que j’étais revenu du Mexique, et que j’avais l’inappréciable avantage d’être le collaborateur de M. Gay-Lussac, avec lequel j’avais voyagé en Italie, en Suisse et en Allemagne, lorsque j’appris à connaître M. Arago, au moment où il arrivait d’Alger, en juillet 1809. Il avait déjà parcouru les côtes d’Afrique au mois d’août 1808, après être resté longtemps prisonnier dans une citadelle d’Espagne, à la suite des importants travaux de triangulation qu’il avait effectués pour joindre les îles Baléares au continent et obtenir la longueur d’un arc de parallèle terrestre. Ce n’était pas seulement le choix honorable qu’avait fait de lui, sur les instances de Laplace, le Bureau des Longitudes, en le chargeant, en 1806, d’aller en Espagne terminer, conjointement avec M. Biot, la mesure de la méridienne de France ; c’était surtout le témoignage du plus illustre des géomètres, Lagrange, avec lequel j’avais l’honneur d’entretenir des rapports intimes, qui fixait mon attention sur M. Arago. L’auteur de la Mécanique analytique, avec la sagacité qui marquait tous ses jugements, avait reconnu les heureuses et précoces dispositions du jeune savant. Dès l’abord, il avait été frappé en lui de cette pénétration qui, dans des problèmes complexes, fait saisir rapidement et avec netteté le point décisif. « Ce jeune homme, me disait-il souvent, ira loin. » Cette divination de Lagrange, qui était en général si sobre de louanges, est restée présente à mon esprit comme un titre de gloire bien digne d’être enregistré.

Lorsque l’arrivée de M. Arago sur les côtes de France fut connue à Arcueil, embelli alors par le séjour et l’amitié de Berthollet et de Laplace, j’adressai mes félicitations au voyageur, avant qu’il eût quitté le lazaret de Marseille. Ce fut la première lettre qu’il reçut en Europe, après avoir été exposé à tant de dangers et de souffrances pour sauver les fruits de ses observations. Je cite un fait bien peu important, parce que M. Arago, sensible au charme que l’amitié répand sur la vie, en avait conservé un vif et long souvenir. Il faisait remonter à cette époque le commencement de nos liaisons.

A l’âge de vingt-trois ans, en septembre 1809, M. Arago fut élu membre de l’Académie des Sciences, par 47 suffrages sur 52 votants. Il succédait à Lalande, dont le rare mérite, trop légèrement attaqué pendant sa longue carrière, a été universellement reconnu après sa mort. Ce ne furent pas seulement de pénibles travaux astronomiques et géodésiques que l’Institut voulut récompenser par l’élection de M. Arago ; l’attention des savants avait été attirée aussi par d’importantes recherches d’optique et de physique. M. Arago, de concert avec M. Biot, avait déterminé le rapport du poids de l’air à celui du mercure, et avait mesuré la déviation que les différents gaz font subir à un rayon de lumière. Le prisme et le cercle répétiteur ont pu dès lors fournir quelques données sur le rapport des parties constituantes de l’atmosphère et même faire connaître le peu de variabilité qu’offre ce rapport. Tel est l’admirable enchaînement des phénomènes naturels que depuis bien longtemps, par la seule mesure d’un angle de réfraction, le géomètre aurait pu prouver au chimiste que l’air atmosphérique contient moins de vingt-sept ou vingt-huit centièmes d’oxygène.

La vitesse de la lumière avait été, pour M. Arago, l’objet d’un autre travail d’astronomie physique, non moins ingénieux que le premier. Au moyen de l’application d’un prisme à l’objectif d’une lunette, il avait prouvé non-seulement que les mêmes tables de réfraction peuvent servir pour la lumière qui émane du soleil et pour celle qui nous vient des étoiles, mais en outre, ce qui jetait déjà bien des doutes sur la théorie de l’émission, que les rayons des étoiles vers lesquelles marche la terre et les rayons des étoiles dont la terre s’éloigne se réfractent exactement de la même quantité. Pour concilier ce résultat, obtenu à la suite d’observations très-délicates, avec l’hypothèse newtonienne, il aurait fallu admettre que les corps lumineux émettent des rayons de toutes les vitesses, et que les seuls rayons d’une vitesse déterminée sont visibles, qu’eux seuls produisent dans l’œil la sensation de la lumière.

En considérant le genre de recherches auxquelles M. Arago s’était livré avant d’entrer à l’Institut et même avant de quitter la France, on remarque d’abord une extrême prédilection pour tout ce qui a rapport à la réfraction, c’est-à-dire à la route des rayons lumineux et aux causes qui altèrent leur vitesse. Cette prédilection eut pour origine, comme M. Arago me l’a souvent affirmé, la lecture assidue des ouvrages d’optique de Bouguer, de Lambert et de Thomas Smith, qui de très-bonne heure étaient tombés entre ses mains. Pourrais-je ne pas faire remarquer combien, pendant trois années employées à des opérations géodésiques, l’aspect de la nature féconde dans les plaines, sauvage et souvent grandiose sur le sommet des montagnes ; combien la couleur des eaux agitées de l’Océan, la hauteur variable des nuages, le mirage sur les plages arides et dans les couches atmosphériques où les signaux de nuit se multipliaient et se balançaient verticalement ; combien enfin la vie à l’air libre, bienfaisante sous tant de rapports, ont dû agrandir la pensée, émouvoir l’imagination, exciter la curiosité de M. Arago au milieu des continuelles perturbations qui se produisent dans la succession pourtant régulière des phénomènes ! Un voyageur dont la vie est consacrée aux sciences, s’il est né sensible aux grandes scènes de la nature, rapporte d’une course lointaine et aventureuse non-seulement un trésor de souvenirs, mais un bien plus précieux encore, une disposition de l’âme à élargir l’horizon, à contempler dans leurs liaisons mutuelles un grand nombre d’objets à la fois. M. Arago avait une préférence marquée pour les phénomènes d’optique météorologique ; il aimait surtout à rechercher les lois qui règlent les variations perpétuelles de la couleur de la mer, l’intensité de la lumière réfléchie sur la surface des nuages, et le jeu des réfractions aériennes.

S’il m’était permis ici d’entrer dans quelques détails, je rappellerais combien le jeune astronome avait été frappé de la facilité avec laquelle sa vue, lorsqu’il se trouvait assis sur une montagne taillée à pic du côté du rivage, pénétrait jusqu’au fond de la mer hérissé d’écueils. Cette simple observation le conduisit dans la suite à des discussions remplies d’intérêt sur le rapport de la lumière réfléchie par la surface de l’eau, sous des angles aigus, avec celle qui vient du fond de l’eau ; elle le conduisit également à l’idée ingénieuse de proposer, pour découvrir les récifs, l’emploi d’une lame de tourmaline, taillée parallèlement à l’axe de double réfraction et placée devant la pupille, dans une position où elle élimine les rayons réfléchis par la surface de l’eau sous un angle de 37°, et par conséquent complètement polarisés. C’était, ainsi qu’il le disait dans les instructions rédigées pour le voyage autour du monde de la corvette la Bonite, « tenter d’introduire la polarisation dans l’art nautique. »

Le nombre et la variété des travaux de M. Arago, qui ont eu également pour objet la physique du ciel et de la terre, rendront très-difficile un jour la tâche de raconter sa vie. Dans tous ces travaux, on retrouve la même pénétration, la même ardeur à faire avancer la science, mais aussi la même réserve et la même tempérance dans les conjectures. On a dit ailleurs, et avec beaucoup de justesse, que M. Arago « avait puisé dans l’étude approfondie qu’il avait faite des mathématiques, cette méthode rigoureuse, cette sûreté de vues qu’il apportait dans ses propres recherches expérimentales et dans l’appréciation de celles de ses contemporains. » Généralement le public se croit en droit de se méfier un peu de la solidité des travaux très-variés ; le mot fastueux de connaissances universelles est surtout très-dangereux : il est toujours mal appliqué. Bacon, Newton, Leibnitz, M. Cuvier, ont eu des connaissances très-variées ; ils n’ont pas eu de connaissances universelles. Par l’étendue et la variété de ses connaissances, M. Arago se place à côté des esprits les plus éminents dont la science s’honore.

Pour mettre dans son véritable jour le mérite des hommes supérieurs qui ont laissé une trace lumineuse de leur passage, il faut s’arrêter d’abord à ce qu’ils ont produit de plus saillant. Les grandes découvertes de M. Arago appartiennent aux années 1811, 1820 et 1824. Elles ont rapport à l’optique, aux phénomènes de la physique céleste, à l’électricité en mouvement, au développement du magnétisme par la rotation. Ce sont, pour les spécifier encore davantage : 1o la découverte de la polarisation colorée ou chromatique ; 2o l’observation précise du déplacement des franges causées par la rencontre de deux rayons lumineux, dont l’un traverse une lame mince transparente, comme par exemple du verre : phénomène qui indique une diminution de vitesse, un retard dans la route, et est en opposition directe avec la théorie de l’émission ; 3o la première observation de la propriété d’attirer la limaille de fer que possède le fil conducteur de l’électricité dans les expériences d’Œrsted, autrement dit, le rhéophore de la pile ; l’heureuse idée de faire tourner le courant en hélice autour d’une aiguille, et de l’aimanter aussi bien par le passage de la décharge de la bouteille de Leyde que par celui du courant électrique d’une pile de Volta ; 4o le magnétisme de rotation.

La découverte de la polarisation chromatique a conduit M. Arago à l’invention du polariscope, d’un photomètre, du cyanomètre, et de plusieurs appareils usuels pour étudier divers phénomènes d’optique. C’est par des expériences de polarisation chromatique que M. Arago a constaté physiquement, avant l’année 1820, que la lumière solaire n’émane pas d’une masse solide ou liquide incandescente, mais d’une enveloppe gazeuse. Le moyen étant trouvé de distinguer la lumière directe de la lumière réfléchie, on a pu s’assurer que la queue des comètes offre dans la lumière qui en émane une portion polarisée, et qu’elle doit nécessairement briller, au moins en partie, d’un éclat d’emprunt. La polarisation chromatique a fourni aussi à M. Arago le moyen de reconnaître que la lumière diffuse de l’atmosphère est en partie polarisée par réflexion, et qu’en examinant progressivement les couches de l’atmosphère à différentes hauteurs et en différents azimuts, on découvre un point neutre de polarisation, situé dans le vertical du soleil, à environ 30° au-dessus du point opposé à cet astre. Ce point appelé neutre, parce que la polarisation y est insensible, diffère des deux autres points neutres de Babinet et de Brewster, qui n’ont été découverts que plus tard.

Il me reste à parler, dans cette belle série de travaux optiques, de deux objets sur lesquels M. Arago et son constant ami Fresnel, maître et législateur en plusieurs parties de l’optique, ont jeté une vive clarté, et dont on ne saurait nier l’importance, puisqu’ils touchent aux grands phénomènes de l’interférence et de la diffraction de la lumière. Le premier de ces objets est la scintillation des étoiles, phénomène que l’illustre Thomas Young, auquel on doit les lois fondamentales des interférences lumineuses, avait cru inexplicable. La scintillation est toujours accompagnée d’un changement de couleur et d’intensité. Les rayons des étoiles, après avoir traversé une atmosphère où il existe des couches différant entre elles de température, de densité, d’humidité et par conséquent de réfringence, se réunissent pour former une image, vibrent d’accord ou en désaccord, s’ajoutent ou se détruisent par interférence. Je rappelle avec orgueil que des extraits de cette belle théorie de la scintillation ont été publiés pour la première fois, en 1814, dans le quatrième livre de mon Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent. Le Mémoire même, plein de curieuses recherches historiques, est un des principaux ornements de la collection des Œuvres de mon illustre ami. D’autres extraits, relatifs au même sujet, mais tirés de manuscrits plus récents et datant de l’année 1847, ont été insérés dans la partie astronomique du Cosmos.