A mesure que nous avancions, notre troupe s’augmentait d’un certain nombre de Kabyles, qui voulaient se rendre à Alger, pour y travailler en qualité de manœuvres, et qui n’osaient entreprendre seuls ce dangereux voyage.
Le troisième jour, nous campâmes à la belle étoile, à l’entrée d’un fourré. Les Arabes allumèrent un très-grand feu disposé en cercle, et se placèrent au milieu. Vers les onze heures, je fus réveillé par le bruit que faisaient les mules, essayant toutes de rompre leurs liens. Je demandai quelle était la cause de ce désordre. On me répondit qu’un sebâá était venu rôder dans le voisinage. J’ignorais alors qu’un sebâá fût un lion, et je me rendormis. Le lendemain, en traversant le fourré, la disposition de la caravane était changée : on l’avait massée dans le plus petit espace possible ; un Kabyle était en tête, le fusil en joue ; un autre en queue, dans la même posture. Je m’enquis, auprès du propriétaire de ma mule, de la cause de ces précautions inusitées ; il me répondit qu’on craignait l’attaque d’un sebâá, et que, si la chose arrivait, l’un de nous serait emporté avant qu’on eût eu le temps de se mettre en défense. « Je voudrais, lui dis-je, être spectateur, et non acteur, dans la scène que vous m’annoncez ; en conséquence, je vous donnerai deux piastres de plus, si vous maintenez toujours votre mule au centre du groupe mobile. » Ma proposition fut acceptée. C’est alors, pour la première fois, que je vis que mon Arabe portait sous sa tunique un yatagan, dont il se servit pour piquer sa mule pendant tout le temps que nous fûmes dans le fourré. Soins superflus ! le sebâá ne se montra pas.
Chaque village étant une petite république dont nous ne pouvions traverser le territoire sans obtenir la permission et un passeport du marabout président, le marabout conducteur de notre caravane nous abandonnait dans les champs et s’en allait quelquefois dans un village assez éloigné solliciter la permission sans laquelle il eût été dangereux de continuer notre route. Il restait des heures entières sans revenir, et nous avions alors l’occasion de réfléchir tristement sur l’imprudence de notre entreprise. Nous couchions ordinairement au milieu des habitations. Une fois, nous trouvâmes les rues d’un village barricadées, parce qu’on y craignait l’attaque d’un village voisin. L’avant-garde de notre caravane écarta les obstacles ; mais une femme sortit de sa maison comme une furie et nous assomma de coups de perches. Nous remarquâmes qu’elle était blonde, d’une blancheur éclatante, et fort jolie.
Une autre fois, nous couchâmes dans une cachette décorée du beau nom de caravansérail. Le matin, au lever du soleil, les cris de Roumi ! Roumi ! nous apprirent que nous avions été reconnus. Le matelot Méhémet, celui de la scène du serment de Palamos, entra tristement dans le bouge où nous étions réunis, et nous fit comprendre que les cris de Roumi ! vociférés dans cette circonstance, étaient l’équivalent d’une condamnation à mort. « Attendez, dit-il, il me vient à l’idée un moyen de vous sauver. » Méhémet rentra quelques moments après, nous dit que son moyen avait réussi et m’invita à me joindre aux Kabyles, qui allaient faire la prière.
Je sortis en effet, et me prosternant vers l’orient, j’imitai servilement les gestes que je voyais faire autour de moi, en prononçant les paroles sacramentelles : La etah ill’ Allah ! oua Mohammed raçoul Allah ! C’était la scène du Mamamouchi du Bourgeois gentilhomme, que j’avais vu jouer si souvent par Dugazon, avec la seule différence que, cette fois, elle ne me faisait pas rire. J’ignorais cependant la conséquence qu’elle pouvait avoir pour moi, à mon arrivée à Alger. Après avoir fait la profession de foi devant des mahométans : Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète, si j’avais été dénoncé au muphti, je serais devenu inévitablement musulman, et on ne m’aurait pas permis de sortir de la Régence.
Je ne dois pas oublier de raconter par quel moyen Méhémet nous avait sauvés d’une mort inévitable. « Vous avez deviné juste, dit-il aux Kabyles : il y a deux chrétiens dans le caravansérail, mais ils sont mahométans de cœur, et vont à Alger pour se faire affilier par le muphti à notre sainte religion. Vous n’en douterez pas, lorsque je vous dirai que j’étais, moi, esclave chez les chrétiens, et qu’ils m’ont racheté de leurs deniers. — In cha Allah ! » s’écria-t-on tout d’une voix. Et c’est alors qu’eut lieu la scène que je viens de décrire.
Nous arrivâmes en vue d’Alger, le 25 décembre 1808. Nous prîmes congé des Arabes propriétaires de nos mules, qui marchaient à pied à côté de nous, et nous piquâmes des deux, afin d’atteindre la ville avant la fermeture des portes. En arrivant, nous apprîmes que le dey, à qui nous devions notre première délivrance, avait été décapité. La garde du palais, devant laquelle nous passâmes, nous arrêta, en nous demandant d’où nous venions. Nous répondîmes que nous venions de Bougie, par terre. « Ce n’est pas possible ! s’écrièrent les janissaires tout d’une voix ; le dey lui-même n’oserait pas entreprendre un pareil voyage ! — Nous reconnaissons que nous avons fait une grande imprudence ; nous ne recommencerions pas ce voyage, nous donnât-on un million ; mais le fait que nous venons de déclarer est de la plus stricte vérité. »
Arrivés à la maison consulaire, nous fûmes, comme la première fois, reçus très-cordialement ; nous eûmes la visite d’un drogman envoyé par le dey, qui demanda si nous persistions à soutenir que Bougie avait été notre point de départ, et non le cap Matifou, ou quelque lieu voisin. Nous affirmâmes de nouveau la réalité de notre récit ; il fut confirmé, le lendemain, à l’arrivée des propriétaires de nos mules.
XXXIII
A Palamos, pendant les divers entretiens que j’eus avec la duchesse douairière d’Orléans, une circonstance m’avait particulièrement ému. La princesse me parlait sans cesse du désir qu’elle avait d’aller rejoindre un de ses fils qu’elle croyait plein de vie, et dont cependant j’avais appris la mort par une personne de sa maison ; j’étais donc disposé à faire tout ce qui dépendrait de moi pour adoucir un malheur qu’elle ne pouvait tarder à connaître.