« Vous êtes bien jeune, » me dit Napoléon en s’approchant de moi ; et, sans attendre une réplique flatteuse qu’il n’eût pas été difficile de trouver, il ajouta : « Comment vous appelez-vous ? » Et mon voisin de droite ne me laissant pas le temps de répondre à la question assurément très-simple qui m’était adressée en ce moment, s’empressa de dire : « Il s’appelle Arago. »

« Quelle est la science que vous cultivez ? »

Mon voisin de gauche répliqua aussitôt :

« Il cultive l’astronomie. »

« Qu’est-ce que vous avez fait ? »

Mon voisin de droite, jaloux de ce que mon voisin de gauche avait empiété sur ses droits à la seconde question, se hâta de prendre la parole et dit :

« Il vient de mesurer la méridienne d’Espagne. »

L’Empereur, s’imaginant sans doute qu’il avait devant lui un muet ou un imbécile, passa à un autre membre de l’Institut. Celui-ci n’était pas un nouveau venu : c’était un naturaliste connu par de belles et importantes découvertes, c’était M. Lamarck. Le vieillard présente un livre à Napoléon.

« Qu’est-ce que cela ? dit celui-ci. C’est votre absurde Météorologie, c’est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Matthieu Laensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours ; faites de l’histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plaisir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs. — Tenez ! » Et il passe le livre à un aide de camp.

Le pauvre M. Lamarck, qui, à la fin de chacune des paroles brusques et offensantes de l’Empereur, essayait inutilement de dire : « C’est un ouvrage d’histoire naturelle que je vous présente, » eut la faiblesse de fondre en larmes.