Le public ne comprit pas, à cette époque, comment le bienveillant M. Monge refusait obstinément de confier son cours à M. Binet, son répétiteur, dont le zèle était bien connu. C’est ce motif que je vais dévoiler.
Il y avait alors au bois de Boulogne une habitation nommée la Maison grise, où se réunissaient, autour de M. Coessin, grand prêtre d’une religion nouvelle, un certain nombre d’adeptes, tels que Lesueur, le musicien, Colin, répétiteur de chimie à l’École, M. Binet, etc. Un rapport du préfet de police avait signalé à l’Empereur les hôtes de la Maison grise comme étant affiliés à la Compagnie de Jésus. L’Empereur s’en montra inquiet et irrité : « Eh bien ! dit-il à M. Monge, voilà vos chers élèves devenus les disciples de Loyola ! » Et Monge de nier. « Vous niez, reprit l’Empereur ; eh bien, sachez que le répétiteur de votre cours est dans cette clique. » Tout le monde comprendra qu’après une telle parole, Monge ne pouvait pas consentir à se faire remplacer par M. Binet.
XLIX
Arrivé à l’Académie, jeune, ardent, passionné, je me mêlai des nominations beaucoup plus que cela n’eût convenu à ma position et à mon âge. Parvenu à une époque de la vie où j’examine rétrospectivement toutes mes actions avec calme et impartialité, je puis me rendre cette justice que, sauf dans trois ou quatre circonstances, ma voix et mes démarches furent toujours acquises au candidat le plus méritant, et plus d’une fois je parvins à empêcher l’Académie de faire des choix déplorables. Qui pourrait me blâmer d’avoir soutenu avec vivacité la candidature de Malus, en songeant que son concurrent, M. Girard, inconnu comme physicien, obtint 22 voix sur 53 votants, et qu’un déplacement de 5 voix lui eût donné la victoire sur le savant qui venait de découvrir la polarisation par voie de réflexion, sur le savant que l’Europe aurait nommé par acclamation. Les mêmes remarques sont applicables à la nomination de Poisson, qui aurait échoué contre ce même M. Girard, si quatre voix s’étaient déplacées. Cela ne suffit-il pas pour justifier l’ardeur inusitée de mes démarches ? Quoique dans une troisième épreuve la majorité de l’Académie se soit prononcée en faveur du même ingénieur, je ne puis me repentir d’avoir soutenu jusqu’au dernier moment, avec conviction et vivacité, la candidature de son concurrent M. Dulong.
Je ne suppose pas que, dans le monde scientifique, personne soit disposé à me blâmer d’avoir préféré M. Liouville à M. de Pontécoulant.
L
Parfois, il arriva que le gouvernement voulut prescrire des choix à l’Académie ; fort de mon droit je résistai invariablement à toutes les injonctions. Une fois, cette résistance porta malheur à un de mes amis, au vénérable Legendre ; quant à moi, je m’étais préparé d’avance à toutes les persécutions dont je pourrais être l’objet. Ayant reçu du ministère de l’intérieur l’invitation de voter pour M. Binet et contre M. Navier, à propos d’une place vacante dans la section de mécanique, Legendre répondit noblement qu’il voterait en son âme et conscience. Il fut immédiatement privé d’une pension que son grand âge et ses longs services lui avaient valu. Le protégé de l’autorité échoua, et l’on attribua, dans le temps, ce résultat à l’activité que je mis à éclairer les membres de l’Académie sur l’inconvenance des procédés du ministère.
Dans une autre circonstance, le roi voulait que l’Académie nommât Dupuytren, chirurgien éminent, mais auquel on reprochait des torts de caractère des plus graves. Dupuytren fut nommé ; mais plusieurs billets blancs protestèrent contre l’intervention de l’autorité dans les élections académiques.
LI
J’ai dit plus haut que j’avais épargné à l’Académie quelques choix déplorables ; je n’en citerai qu’un seul, à l’occasion duquel j’eus la douleur de me trouver en opposition avec M. de Laplace. L’illustre géomètre voulait qu’on accordât une place vacante dans la section d’astronomie à M. Nicollet, homme sans talent, et de plus soupçonné de méfaits qui entachaient son honneur de la manière la plus grave. A la suite d’un combat que je soutins visière levée, malgré les dangers qu’il pouvait y avoir à braver ainsi les protecteurs puissants de M. Nicollet, l’Académie passa au scrutin ; le respectable M. Damoiseau dont j’avais soutenu la candidature obtint 45 voix sur 48 votants. M. Nicollet n’en réunit donc que 3.