J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre; il ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si, pour l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience, je serais assez rassuré; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre que la nouveauté de certaines idées, en opposition avec les idées reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison pour qu'il ait été différent il y a six siècles: cette raison ne les touche point; ce qui étonne leurs oreilles, leur jugement le repousse sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se représenter le passé que sous la figure du présent, ce qui ne les empêche pas de tenir hautement pour la doctrine du progrès.
Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de songer que probablement cette objection s'est aussi présentée à l'auteur parmi une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que je ne l'ai pas trouvée considérable, ou bien c'est que la suite de la lecture doit la faire évanouir. Les parties d'un système bien lié se soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait présenter toutes à la fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'ouvrage. J'ose assurer que telle proposition, qui paraîtra téméraire à l'énoncer, dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée.
Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se trouveront que dans les détails, et non dans les principes. Je n'ai émis de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux dire, je n'ai point fait de système: d'un grand nombre d'observations comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà mon livre; j'espère qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la fatigue est pour celui qui défriche un terrain sauvage; le gré revient à celui qui y sème des fleurs: mais on se consolerait d'être oublié, si l'on avait la certitude d'avoir été utile.
TABLE DES CHAPITRES.
| Pages. | |
|---|---|
| Introduction | [v] |
| PREMIÈRE PARTIE. DES CONSONNES. | |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.—Opinion deVoltaire, accréditée par MM. Rœderer et Nodier.—Des consonnesconsécutives.—INITIALES.—MÉDIANTES.—Que GN sonnait N.—L,M et N redoublées.—Suppression de la liquide; grasseyement.—Liquidetransformée ou transposée.—Conformité avec les Grecset les Latins. | [1] |
| [CHAPITRE II.] | |
| De la consonne simple, et surtout de la finale.—Observation sur lafinale des pluriels.—Deux consonnes finales.—Preuve par lesrimes en i. | [41] |
| [CHAPITRE III.] | |
| Des consonnes euphoniques intercalaires C, D, L, N, S, T, V | [89] |
| [CHAPITRE IV.] | |
| Extraits du Roland.—Intercalaires euphoniques chez les Latins | [117] |
| DEUXIÈME PARTIE. DES VOYELLES. | |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| Des diphthongues dans les langues classiques.—Y en avait-il en latin?—Absencede diphthongues dans le premier âge de notre langue.—AI,AU.—AO.—EI.—EU.—OE, OI, OU | [129] |
| [CHAPITRE II.] | |
| Des voyelles simples.—Leur valeur individuelle.—Comment on lesmodifiait les unes par les autres.—Multiplication des diphthonguespar une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.—Accentsvicieux chez les modernes.—Notations diverses du son EU.—OUet EU se remplaçant. | [147] |
| [CHAPITRE III.] | |
| De l'élision.—On élidait les cinq voyelles | [182] |
| [CHAPITRE IV.] | |
| Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.—De latmèse. | [193] |
| [CHAPITRE V.] | |
| Des priviléges de l'ancienne versification | [237] |
| [CHAPITRE VI.] | |
| D'un système de déclinaison en français.—Dialectes. | [249] |
| TROISIÈME PARTIE. APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES. | |
| Avertissement. | [275] |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| De l'articulation des consonnes chez les modernes.—Conséquences dusystème actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. | [277] |
| [CHAPITRE II.] | |
| Du patois des paysans de comédie. | [289] |
| [CHAPITRE III.] | |
| De l'orthographe de Voltaire. | [300] |
| [CHAPITRE IV.] | |
| De l'âge de quelques mots et de quelques locutions. | [308] |
| [CHAPITRE V.] | |
| Observations détachées.—Ail, métail.—AOI.—Assavoir.—Aucun.—Avec.—Aye!—Barguigner.—Combien.—Cotteverte.—Crouleret grouiller.—D ou T euphonique: dans, dedans; d'aucuns;dorer; tante; chape-chute; lute.—Dame. | [320] |
| [CHAPITRE VI.] | |
| Suite des observations détachées.—Degrés de comparaison formés àl'imitation du latin.—De après le comparatif.—Diable à quatre(faire le).—Drap, linge.—Dur, dru, rude.—ÊTRE, ses formesprimitives.—Faire et se faire fort.—Feindre et feignant.—Festival,how do you do. | [349] |
| [CHAPITRE VII.] | |
| Suite des observations détachées.—Fleur d'orange et fleur d'oranger.—Flou.—Fontsbaptismaux.—Il, li.—Illec, léans, céans.—Lésineou alesine.—Mystères; de quelques finesses de versificationque l'on croit modernes.—OGIER LE DANOIS.—Orgues et ogres.—Où.—Par,parmi. | [376] |
| [CHAPITRE VIII.] | |
| Péquin ou pékin.—Professeur; le pays.—Peu s'en faut que ne…quelque que,… qui que ce soit qui…—Piéça.—Que après davantage.—Sesouvenir.—Sur, sous, sous le rapport de…—Très,en composition.—Trou de chou.—Trousser, trousses.—Vassal etvalet.—Verbes réfléchis.—Trois périodes dans notre langue. | [414] |
| APPENDICE. | |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| ARLEQUIN. Son origine, ses métamorphoses. | [451] |
| [CHAPITRE II.] | |
| MALBROU. Est-il Anglais? Est-ce un héros moderne? | [470] |
| [CHAPITRE III.] | |
| Du Dictionnaire de l'Académie. | [482] |
FIN DE LA TABLE.
DES VARIATIONS
DU
LANGAGE FRANÇAIS.