Les noms propres latins Arrianus, Cassianus, Spartianus, Gratianus, Gordianus, et autres terminés de même, se traduisaient Arrien, Cassien, Gratien, etc., afin de les rapprocher, par cette orthographe, le plus près possible de la forme latine; car, écrits ainsi, ils se prononçaient Arrian, Cassian, Gratian.
Cette prononciation de en nous était particulière; les autres peuples le font sonner ain. En Angleterre, Ruthwen, Owen; en Italie, Marengo; en Espagne, Notre-Dame del Carmen, Baylen, etc. Lorsque, par suite des relations politiques, l'habitude étrangère eut corrompu la nôtre, beaucoup d'écrivains, pour conserver l'ancienne prononciation, voulurent écrire par un a les finales en en. Mais les savants, chose étrange, aimèrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer la prononciation nouvelle; tant ils tiennent à la forme écrite! Ménage, entre autres, décida qu'il ne fallait pas prononcer Appian, mais Appi-in. Cette décision introduisait une inconséquence dans le langage, puisque l'on continuait à dire Caen, Rouen, et engager; elle choquait l'ancienne règle, le bon sens et l'étymologie: elle fut adoptée sans difficulté, et s'est toujours maintenue depuis.
D'après la règle qui fait l'objet de ce chapitre, rien, bien, tiens, etc., ont dû se prononcer rian, bian, tians; aussi les poëtes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.—«Ça n'y fait rian, Piarrot!—J'en avons vu bian d'autres!» (Le Festin de Pierre.)
P.
Nous prononçons un lou, et non pas un loupe.
Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le p; il n'en sait rien, mais il le suppose. Voltaire se fût garanti de cette erreur, s'il eût seulement jeté les yeux sur le fabliau du Lou et de l'oue (du loup et de l'oie), publié dans Barbazan. On ne prononçait pas plus un loupe que l'on ne prononçait un coupe, un drape, un sepe de vigne, beaucoupe, etc.
Le p final ne sonnait jamais, et rarement l'écrivait-on suivi d'une autre consonne. Certains grammairiens reprochent à Voltaire d'avoir supprimé le p de tems. Qu'ils portent leur blâme plus haut, car, dans les manuscrits antérieurs à la renaissance, ce mot n'a jamais de p; il est partout figuré tens ou tans. On n'en mettait pas davantage à corps, de corpus, qui est toujours figuré cors. Les manuscrits écrivent de même dras, hanas, pour draps, hanaps (vases à boire):
Li escanson misent le vin
En coupes, en henas d'or fin.
(Partonopeus, v. 1013.)