J’espère que je sens comme un autre le mérite des Caractères, et que l’injustice de la Bruyère envers Molière ne me rend point à mon tour injuste envers la Bruyère. Je rends pleine justice à la finesse des vues, et à la parfaite convenance du style avec les pensées. Tout cela ne m’empêchera point de dire que ce style est plus remarquable par l’absence des défauts que par la présence de grandes qualités; tandis que c’est précisément l’inverse dans Molière. En pareil cas, le choix n’est pas douteux: le style de la Bruyère est le beau idéal de la réforme accomplie par les précieuses de l’hôtel de Rambouillet[30]; réforme étroite et mesquine, ayant pour point de départ le mépris, c’est-à-dire, l’ignorance de la vieille langue, et qui résume et absorbe toutes les qualités en une misérable et vétilleuse correction. C’est dans cette école qu’on supprime une bonne pensée, quand on ne lui trouve pas une brillante vêture; mais, au contraire, on n’hésite pas à lancer une pensée fausse, quand elle s’enveloppe d’une phrase coquette et bien tirée; en sorte que ce qu’on peut souhaiter de mieux, c’est que la phrase soit vide. De l’abondance autre que celle des mots, de l’élévation, du mouvement, de l’originalité, n’en demandez pas à cette école: ce sont choses qui troublent et risqueraient de déranger l’équilibre et la symétrie; voyez plutôt Bossuet! quel écrivain incorrect! Molière n’est pas pire, ni Pascal, ni Montaigne, ni Rabelais. Or, figurez-vous par plaisir ces esprits vifs, soudains, énergiques, obligés de se révéler dans cette belle langue perfectionnée, qui est esclave de la correction, qui a secoué le joug du latinisme, et qui réduit le style à la phrase purement française; figurez-vous Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière, n’ayant à leur service d’autre instrument que cette langue effacée, délavée, cette langue de bégueule et de pédante: croyez-vous, avec la Bruyère, qu’elle les eût conduits insensiblement à mettre plus d’esprit dans leurs ouvrages?

Nous avions autrefois une langue riche et souple, diverse et ondoyante, docile à recevoir l’empreinte de chaque génie, et fidèle à la conserver. Mais depuis que les grammairiens, progéniture de l’hôtel de Rambouillet, nous ont mis cette langue en équations, tous les styles se ressemblent. On croit assister à cet ancien bal de l’Opéra, célèbre pour sa monotonie, où tous les masques étaient affublés du même domino noir; moyennant quoi Thersite ne se distinguait pas de l’Apollon du Belvédère.

La langue des précieuses est meilleure pour l’étiquette; celle de Molière est meilleure pour les passions. La première a été une réaction contre la seconde: n’est-il pas temps que la seconde rentre dans ses droits, pour n’en plus être dépossédée? n’est-il pas temps que ce qu’on appelle la langue française, ce soit la langue des grands écrivains de la France?

Je demande pardon de la témérité de cette idée.

CHAPITRE IX.

De la moralité des comédies de Molière.—Attaques de Bossuet.—Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens.

La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée. J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter.

Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la passer sous silence: c’est celle de Bossuet.

En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin, publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens. On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de Molière, ni de Corneille; ou au moins je n’en ai jamais lu une tout entière. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.

L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses Maximes et réflexions sur la comédie. Rarement Bossuet a porté plus loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit leur infâme métier; il déclare Corneille et Racine dangereux à la pudeur; leurs ouvrages sont «des infamies, qui, selon saint Paul, ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait pu lire Athalie, Esther, Polyeucte, et même Iphigénie, il est permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN Corneille dans son Cid? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif, sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.» Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage présuppose la concupiscence, etc., etc.»