Le zèle de M. Rœderer pour les précieuses et les précieux ne recule devant aucune tâche, ne s’effraye d’aucun obstacle: il va jusqu’à embrasser l’apologie de l’abbé Cotin! On sait que l’abbé Cotin avait insulté Molière et Boileau dans un libelle rimé, où, parmi cent platitudes atroces, il leur reprochait de ne reconnaître ni Dieu, ni foi, ni loi; d’être des bateleurs, des turlupins, mendiant un dîner qu’ils payaient en grimaces, après s’y être enivrés jusqu’à tomber sous la table[35]. La scène de Vadius et de Trissotin s’était passée chez Mademoiselle, entre Cotin et Ménage, justement à l’occasion du fameux sonnet à la princesse Uranie; et, pour preuve, Saint-Évremond avant Molière avait reproduit cette scène dans sa comédie des Académistes. Ce sonnet à Uranie, et le madrigal sur un carrosse de couleur amarante, sont imprimés dans le recueil de Cotin; Trissotin s’appela Tricotin, c’est-à-dire, triple Cotin, jusqu’à la douzième représentation. Ménage même ajoute que Molière, pour rendre son intention encore plus sensible, avait songé d’affubler l’acteur d’un vieil habit de Cotin. Ce sont là des raisons de quelque poids sans doute, mais non pas pour M. Rœderer. M. Rœderer s’indigne de l’idée qu’on ait pu voir Cotin dans Trissotin. Cette fois, le crime lui paraît si énorme qu’il refuse d’en charger même Molière! Il s’en prend aux commentateurs:
«De nos jours, des commentateurs ont osé (quelle audace!) ce dont les écrits du temps de Molière se sont abstenus, ce à quoi la volonté de Molière a été de ne donner ni occasion, ni prétexte..... Ils veulent que le Trissotin des Femmes savantes soit précisément l’abbé Cotin!..... Mais Trissotin est un homme à marier qui veut attraper une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique; Trissotin est un malhonnête homme, et l’abbé Cotin avait une réputation intacte. Un coquin ne prêche pas dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame!» Voilà ce qui s’appelle un argument! L’abbé Cotin a prêché dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame, donc il ne pouvait être un poëte ridicule, et Molière n’a pu le jouer en cette qualité. J’ose dire que le livre de M. Rœderer est raisonné d’un bout à l’autre avec la même puissance de logique.
A l’occasion de Trissotin, M. Rœderer s’élève contre l’impertinence des faiseurs de clefs. Je suis de son avis; mais pourquoi nous a-t-il donné tout à l’heure une clef de l’Amphitryon? pourquoi prend-il sur lui d’affirmer que, sous le nom de Madelon, Molière a voulu jouer mademoiselle de Scudéry, qui s’appelait Madeleine? Il s’appuie d’un passage du discours de réception de la Bruyère à l’Académie; il aurait dû s’en souvenir plus tôt. La clef du Gargantua et du Pantagruel, celle des Caractères, sont beaucoup plus innocentes que celle qu’il forge pour Amphitryon; c’est l’histoire de la poutre et du fétu de l’Évangile.
Enfin Molière mourut! Dès ce moment le quatrumvirat dont il était l’âme fut considérablement affaibli. A la vérité, Racine, tout faible qu’il était, fit encore Iphigénie, Phèdre, Esther, et Athalie; la Fontaine publia ses meilleures fables, et ses derniers contes; Boileau, ses Épîtres, le Lutrin, et l’Art poétique; mais il n’importe: le parti honorable, la société d’élite, comme l’appelle M. Rœderer (p. 215), commença dès lors à respirer. Le parti honorable, ce sont les précieuses, par opposition au parti déshonorant ou déshonoré, représenté par Molière, Boileau, Racine et la Fontaine, Louis XIV en tête. Peu s’en faut que M. Rœderer ne se réjouisse de la mort de Molière; et, à tout prendre, on ne saurait lui en vouloir, puisque la morale est plus nécessaire que l’esprit, et que «la mort de Molière marqua un terme à la protection que les lettres donnaient à la société licencieuse contre la société d’élite.» (P. 329.) Cette mort fit un bien infini, car avec Molière disparurent les mots grossiers qu’il protégeait, et tout rentra dans l’ordre: les rois n’eurent plus de maîtresses; il n’y eut plus de profusions ruineuses, sous le nom de munificence royale; les mœurs publiques se purifièrent, et devinrent aussi irréprochables que celles même de l’hôtel de Rambouillet; en un mot, le temps de la régence fut l’âge d’or de la morale et de la vertu. Évidemment tout le mal tenait à Molière et aux mots grossiers.
S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer, ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens du lecteur. Il a suffi d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part, ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en France, au sein de la société polie, sur le compte des plus nobles caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où, sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]!
Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents d’injures sont écoulés, et Molière est debout. Vivant, il fut vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre possession de ce petit coin de terre obtenu par prière. Cent ans après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon, à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui représente le mieux la France. Ce que Cicéron promettait à Auguste, on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: Nulla unquam ætas de laudibus suis conticescet, Aucune époque ne tarira jamais sur tes louanges[37].
TABLE.
| Pages. | |||
| Préface. | [III] | ||
| Chapitre | Ier. | Naissance de Molière.—Ses études.—Il se faitcomédien ambulant.—Il débute à Paris parles Précieuses ridicules | [XI] |
| —— | II. | Mariage de Molière.—Molière se brouille avecRacine.—Il est accusé d’inceste.—Louis XIVle protége | [XVII] |
| —— | III. | Le Don Juan de Tirso de Molina et celui de Molière.—Fureurdes hypocrites en voyant lesProvinciales sur le théâtre | [XXI] |
| —— | IV. | Le Misanthrope;—critiqué par J. J. Rousseau.—LeTimon de Shakspeare | [XXVI] |
| —— | V. | Tartufe;—attaqué par Bourdaloue, défendu parFénelon | [XXXI] |
| —— | VI. | Amphitryon, George Dandin, l’Avare.—Lesfarces de Molière.—Ses derniers ouvrages | [XXXVIII] |
| —— | VII. | Caractère privé de Molière.—Sa mort.—Sontalent comme auteur | [XLIII] |
| —— | VIII. | Du génie dramatique de Molière.—Du style deMolière | [LII] |
| —— | IX. | De la moralité des comédies de Molière.—Attaquesde Bossuet.—Sentiment de Fléchier surla comédie et les comédiens | [LXVII] |
| —— | X. | D’une opinion très-particulière de l’historien de lasociété polie | [LXXIV] |
| Errata. | [LXXXIX] | ||
| Lexique de la langue de Molière. | [1] | ||
| Lettre à M. A. F. Didot, sur quelques points de philologie française. | [425] | ||