Note 12:[ (retour) ] Réflexions sur la liberté des nègres, dans les colonies françoises; par B. o'Schiell, pag. 70.

«Dans la province du Sud, dit cet auteur, les mulâtres dominent en souverains, ils sont intéressés à faire travailler les nègres, puisqu'eux seuls, à peu d'exception près, y prélèvent tous les revenus et les partagent entr'eux; ils n'ont pu encore assujétir les nègres à un travail suivi, malgré toutes les mesures de rigueur et de barbarie qu'ils ont employées. Il est de notoriété publique qu'un nommé Lefranc, mulâtre de S. Louis, établi inspecteur des travaux, faisant sa tournée sur les habitations situées dans la plaine du Fond, accompagné de ses alguasils s'est trouvé forcé de mener lui-même, aidé de ses records, les nègres au travail, à grands coups de bâton et de plat de sabre, et que plusieurs ont péri sur la place, par la violence de ses traitemens. Ces inspections, accompagnées d'exécutions, ayant indisposé et irrité les nègres, Rigaud, l'homme tigre, et le bourreau de toute cette dépendance, s'est vu forcé de les supprimer, et d'aller cajoler lui-même les nègres, dans la crainte qu'ils ne se révoltassent contre l'autorité sanguinaire que tous les siens exerçoient dans ces contrées dévastées et malheureuses. Les derniers désastres qui y ont eu lieu, à l'arrivée des délégués des commissaires, le Borgne et Rey, et de Desfourneaux, dans lesquels quatre cents blancs françois ont été massacrés, les uns chez eux, les autres dans les rues et dans les places publiques, avec cette joie et cette férocité brutale, que des animaux carnassiers mettent à déchiqueter leur proie, à s'abreuver de leur sang. Ces affreux désastres provinrent uniquement, de ce que le délégués avoient voulu établir les lois de la république, et contraindre les nègres au travail, et de ce que les mulâtres, surtout leur chef Rigaud, ont été choqués et irrités de voir une autorité supérieure à la leur.»

Il nous est tombé dans les mains une lettre adressée aux citoyens Rigaud et Bauvais, qui peut donner une idée de la souveraineté que s'étoient arrogés les mulâtres dans la partie du sud. Cette lettre, écrite par les commissaires délégués par la Convention nationale, aux îles du Vent, est conçue en ces termes:

Basse-Terre, Guadeloupe, le 7 prairial, an 3
de la république.

Aux citoyens Rigaud et Bauvais, commandans militaires dans les provinces de l'ouest et du sud de S. Domingue.

C'est avec une surprise extrême que nous avons appris que vous avez mis en réquisition la corvette le Scipion, c'est un droit que nous ne connoissions pas encore au militaire, dans le gouvernement républicain.

Vous voudrez bien, sitôt la présente reçue, la renvoyer avec sa cargaison aux îles du Vent, où l'égalité règne et la république triomphe, où la mulâtricomanie est éteinte, où la véritable liberté règne, où les seules vertus et le travail sont récompensés, et le crime et la paresse punis.

Ce n'est pas assez de battre l'ennemi, il faut encore rétablir l'ordre et faire aimer le travail, c'est ce que nous n'avons pas vu par les dépêches que nous avons reçues par la Cornélie. Il faut avoir des vertus pour pouvoir en inspirer, il faut avoir la confiance des hommes que l'on commande, et être irréprochables. Les rapport du citoyen Kenel nous ont sensiblement affligés, et votre système ne peut que rendre les maux de S. Domingue irréparables. C'est l'amour des vertus et du travail qu'il faut prêcher aux nègres. Quant aux hommes de couleur, ci-devant libres, ils ne seront jamais susceptibles ni de l'un ni de l'autre; leur despotisme à S. Domingue s'est acquis par des crimes, ne redoutez-vous pas qu'il soit détruit par des crimes? pouvez-vous leur inspirer de la confiance, vous, leurs chefs, qui en 1792, avez livré ceux qui vous avoient soutenu vos droits pour être jetés sur une côte abandonnée, après vous avoir soustraits au fer assassin de vos ennemis. Ce crime encore ignoré en France, recevra un jour une juste punition: un jour viendra où la France ouvrira les yeux sur tant d'atrocités, où elle vengera tant de crimes et d'innocentes victimes.

Signé, Lebas et Victor Hugues.

Il paroît que, malgré toutes les dépositions qui ont été faites en différens temps, contre Rigaud, la république françoise étoit aussi aveugle sur son compte que sur celui de Toussaint; ce qui viendroit à l'appui de cette assertion, c'est que le général Hédouville, agent particulier du directoire exécutif, dans lequel nous n'avons connu que des intentions bien pures de faire le bien à S. Domingue, mais qui par les menées de Toussaint, n'en a eu ni le temps ni les moyens, avoit envoyé à ce mulâtre le brevet de commandant général de la partie du Sud [13], qu'il s'étoit arrogé d'avance, et où il régnoit en despote; de cinq malheureux jeunes gens qui furent chargés de lui porter les intentions du général Hédouville, quatre furent assassinés par les ordres de Toussaint, à la ravine sèche, à une lieue de S. Marc: le lendemain on vit leurs bourreaux vêtus de leurs habits, et cherchant à vendre leurs armes et leurs bijoux. Un seul de ces jeunes gens, échappé par miracle à cent nègres qui les attaquèrent dans un chemin creux, nous a rapporté avec quel sang-froid un de ses camarades, nommé Cyprès, avoit mangé un papier dont il étoit porteur, pour qu'il ne tombât pas entre les mains des nègres, et avoit ensuite vendu sa vie, très-chèrement; ses compagnons ne montrèrent pas moins de bravoure, mais ils succombèrent au nombre des assassins.