Le Rat (ou Kondiaronk son nom huron) brillait autant dans les conversations particulières que dans les assemblées publiques, par son esprit et ses reparties vives, pleines de sel et ordinairement sans réplique. Il était le seul homme en Canada qui pût, en cela, tenir tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table; et il disait qu'il ne connaissait parmi les Français que deux hommes d'esprit, ce gouverneur et le P. de Carheil. L'estime qu'il portait à ce Jésuite fut ce qui le détermina, dit-on, à se faire chrétien.

Sa mort causa un deuil général; son corps fut exposé, et ses funérailles auxquelles assistèrent le gouverneur, toutes les autorités, et les envoyés des nations indiennes qui se trouvaient à Montréal, se firent avec une grande pompe et les honneurs militaires. Il fut inhumé dans l'église paroissiale. L'influence et le cas que l'on faisait de ses conseils parmi sa nation étaient tels, qu'après la promesse que M. de Callières avait faite à ce chef mourant de ne jamais séparer les intérêts de la nation huronne de ceux des Français, les Hurons gardèrent toujours à ceux-ci une fidélité inviolable.

LIVRE VI

CHAPITRE I

ÉTABLISSEMENT DE LA LOUISIANE.

1683-1712.

De la Louisiane.--Louis XIV met plusieurs vaisseaux à la disposition de la Salle pour aller y fonder un établissement.--Départ de ce voyageur; ses difficultés avec le commandant de la flottille, M. de Beaujeu.--L'on passe devant les bouches du Mississipi sans les apercevoir et l'on parvient jusqu'à la baie de Matagorda (ou St.-Bernard) dans le pays que l'on nomme aujourd'hui le Texas.--La Salle y débarque sa colonie et y bâtit le fort St.-Louis.--Conséquences désastreuses de ses divisions avec M. de Beaujeu, qui s'en retourne en Europe.--La Salle entreprend plusieurs expéditions inutiles pour trouver le Mississipi.--Grand nombre de ses compagnons y périssent--Il part avec une partie de ceux qui lui restent pour les Illinois, afin de faire demander des secours en France.--Il est assassiné.--Sanglans démêlés entre ses meurtriers; horreur profonde que ces scènes causent aux Sauvages.--Joutel et six de ses compagnons parviennent aux Illinois.--Les colons laissés au Texas sont surpris par les Indigènes, et tués ou emmenés en captivité.--Guerre de 1689 et paix de Riswick.--D'Iberville reprend l'entreprise de la Salle en 1698, et porte une première colonie canadienne à la Louisiane l'année suivante; établissement de Biloxi (1698).--Apparition des Anglais dans le Mississipi.--Les Huguenots demandent à s'y établir et sont refusés.--Services rendus par eux à l'Union américaine.--M. de Sauvole lieutenant gouverneur.--Sages recommandations du fondateur de la Louisiane touchant le commerce de cette contrée.--Mines d'or et d'argent, illusions dont on se berce à ce sujet.--Transplantation des colons de Biloxi dans la baie de la Mobile (1701). M. de Bienville remplace M. de Sauvole.--La Mobile fait des progrès.--Mort de d'Iberville; caractère et exploits de ce guerrier.--M. Diron d'Artaguette commissaire-ordonnateur (1708).--La colonie languit.--La Louisiane est cédée à M. Crozat en 1712, pour 16 ans.

L'on donnait autrefois le nom de Louisiane à tout le pays du golfe du Mexique, qui s'étend depuis la baie de la Mobile, à l'est, jusqu'aux sources des rivières qui tombent dans le Mississipi, à l'ouest, c'est-à-dire jusqu'au Nouveau-Mexique et à l'ancien royaume de Léon. Aujourd'hui ce vaste territoire est divisé en plusieurs Etats: le Texas à l'occident depuis le Rio Del Norte jusqu'à la Sabine; la Louisiane proprement dite, au centre, depuis cette dernière rivière jusqu'à la rivière aux Perles; et le Mississipi, à l'est, depuis la rivière aux Perles jusqu'à quelque distance à l'ouest de la baie de la Mobile, l'intervalle qui reste jusqu'à cette baie formant partie de l'Alabama. Au nord de ces Etats, il y a encore ceux de l'Arkansas, du Missouri, de l'Illinois, etc. A l'époque où nous sommes arrivés ces pays étaient inconnus. Ferdinand de Soto, Espagnol, ancien compagnon de Pizarre, n'avait fait que les traverser à l'intérieur en 1539-40 en courant après un nouveau Pérou. Parti de la baie du St.-Esprit dans la Floride avec plus de 1000 hommes de troupes, il s'éleva au nord jusqu'aux Apalaches; de là se tournant vers le couchant, il suivit quelque temps le pied de ces montagnes pour se rabattre vers le sud, où il vint traverser la rivière Tombeckbé près de son confluent avec celle d'Alabama; il se dirigea ensuite vers le nord-ouest, et alla passer le Mississipi au-dessus de la rivière des Arkansas, se tourna encore au sud et franchit la rivière Rouge qui fut le terme de sa course, et sur les bords de laquelle il mourut en 1542, sans avoir trouvé l'objet de son ambition. Moscosa, son lieutenant, le remplaça et marcha vers l'occident dans l'intention d'atteindre le Mexique; mais arrêté par les montagnes, il revint sur ses pas, et descendit vers la mer pour se rembarquer, n'ayant plus que 350 hommes avec lui [41]. De cette expédition il n'était resté que de vagues souvenirs, de même que des rares voyages entrepris par les Espagnols sur les côtes septentrionales du golfe.