Sous l'administration de M. de la Jonquière, une nouvelle expédition fut mise sur pied pour la même fin. L'intendant Bigot était alors en Canada; il forma, pour faire la traite en même temps que des découvertes, une société composée du gouverneur et de lui-même, de MM. Breard, contrôleur de la marine, Legardeur de St.-Pierre, officier plein de bravoure et fort aimé des Indiens, et de Marin, capitaine décrié par sa cruauté, mais redouté de ces peuples. Ces deux derniers furent chargés de l'oeuvre double de l'association. Marin devait remonter le Missouri jusqu'à sa source, et de là suivre le cours de la première rivière sur laquelle il tomberait, qui irait se jeter dans l'Océan. St.-Pierre passant par le poste de la Reine, devait aller le rejoindre sur le bord de cette mer à une certaine latitude. Mais tout cela était subordonné à la spéculation pour laquelle on s'était associé, c'est-à-dire que les voyageurs interrompraient l'expédition dès qu'ils auraient amassé assez de pelleteries. Ils ne furent pas loin, et ils revinrent chargés d'une riche moisson. Les associés firent un profit énorme. M. Smith fait monter la part seule du gouverneur à la somme prodigieuse de 300,000 francs. La France ne retira rien de cette expédition, dont l'Etat fit tous les frais.
Cependant l'attitude que prenaient les colonies françaises et anglaises devenait de plus en menaçante, et la tournure des affaires en Europe annonçait une rupture prochaine entre les deux nations. La question des frontières, tenue en suspens par l'impossibilité de concilier les prétentions avancées de part et d'autre laissait depuis longtemps les colons dans l'attente des hostilités. Dès 1735, M. Raensalaer, patron ou seigneur d'Albany, sous prétexte de voyager pour son amusement, et dans la prévision de la reprise des armes, vint en Canada, et informa secrètement le gouverneur que dans les dernières guerres, l'on avait ménagé leur pays, et que M. de Vaudreuil avait recommandé à ses alliés de n'y pas faire de courses; que la Nouvelle-York avait fait la même chose de son côté, et qu'elle était encore disposée à en user de même.
En 1740 la guerre était devenue encore plus probable. M. de Beauharnais avait, sur les ordres de la cour, fait mettre les forts de Chambly, St.-Frédéric et Niagara en état de défense. Il travaillait aussi depuis longtemps à resserrer davantage les liens qui unissaient les Sauvages aux Français. Il tint à cet effet de longues conférences avec eux (1741), dans lesquelles il put s'assurer, que, s'ils n'étaient pas tous très attachés à notre cause, la puissance croissante de nos voisins, excitait leur inquiétude et leur jalousie. L'on faisait bien de ménager, de rechercher même ces peuples qui, d'après un dénombrement fait en 1736, de toutes leurs tribus depuis les Abénaquis jusqu'aux Mobiles, comptaient 15,675 guerriers.
LIVRE VIII.
CHAPITRE 1.
COMMERCE.
1608-1744.
De l'Amérique et de ses destinées.--But des colonies qui y ont été établies.--Le génie commerçant est le grand trait caractéristique des populations du Nouveau-Monde.--Commerce canadien: effet destructeur des guerres sur lui.--Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la population.--Son origine: pêche de la morue.--Traite des pelleteries de tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France.--Elle est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu'en 1731, qu'elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des fermiers.--Nature, profits, grandeur, conséquences de ce négoce; son utilité politique.--Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux Français.--Lois de 1720 et de 1727.--Autres branches de commerce: pêcheries, combien elles sont négligées.--Bois d'exportation.--Construction des vaisseaux.--Agriculture; céréales et autres produits agricoles.--Jin-seng.--Exploitation des mines.--Chiffre des exportations et des importations.--Québec, entrepôt général.--Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des toiles et des draps destinés à la consommation intérieure.--Salines.--Etablissement des postes et messageries (1745).--Transport maritime.--Taxation: droits de douane imposés fort lard et très modérés.--Systèmes monétaires introduits dans le pays; changemens fréquens qu'ils subissent et perturbations qu'ils causent.--Numéraire, papier-monnaie: cartes, ordonnances; leur dépréciation.--Faillite du trésor, le papier est liquidé avec perte de 5/8 pour les colons en 1720.--Observations générales.--Le Canadien plus militaire que marchand.--Le trafic est permis aux fonctionnaires publics; affreux abus qui en résultent.--Lois de commerce.--Etablissement du siège de l'Amirauté en 1717; et d'une bourse à Québec et à Montréal.--Syndic des marchands.--Le gouvernement défavorable à l'introduction de l'esclavage au Canada.