14 juillet. — Je retraverse la place du Louvre, et, avec les quatre heures, se déclanche le carillon de Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse royale : do do, sol, do ; ré mi, ré mi, do sol… je reconnais et salue l’illustre noël provençal qui entraînait à Mulhouse et Turkheim les fantassins de M. de Turenne, et que L’Arlésienne a repopularisé : La Marche des Rois…
Seulement, M. de Turenne écrivait en bon français : « Les armées du Roi ont vaincu à Turquem. »
L’AGENT CONSCIENCIEUX
Au tampon arrière d’un tram électrique, un enfant de six ans s’est cramponné et l’obus jaune avec cette araignée au derrière, file en foudre le long de la rue Réaumur. Au carrefour, l’enfant se laisse agilement tomber, traverse la voie : un autre tram arrive en sens inverse ; son chasse-pierre happe l’enfant, l’engloutit, et le tram, bloqué, s’arrête net. Des pompiers bientôt accourent, soulèvent et leurs crics, l’avant du tram et le petit corps est dégagé. La tête fendue du crâne à la joue, avait éclaté ainsi qu’un fruit mûr : une flaque de sang et de cervelle traîne le long du rail ; les petites paupières étaient closes, le visage paisible ; l’innocent n’avait pas eu le temps de souffrir (du moins je pense). La tête en deux morceaux, s’ouvrait, se refermait : boîte vide, couvercle. Une civière emporta le tout. Mais avant de permettre au tram de repartir, l’administratif sergent de ville recueillit dans un journal ce qu’il avait pu ramasser de cervelle.
ÉPHÉMÉRIDES
4 février. — Boum ! Mardi gras. Il est sinistre ; non par l’absence à peu près absolue de masques, mais par l’effroyable tristesse de l’incommensurable foule qui piétine le long des boulevards, laissant désertes toutes les autres voies. Cette multitude d’infortunés n’est pas même descendue, comme naguère, dans l’espoir de pêcher entre les pavés fangeux quelques lambeaux de cette vieille gaîté française dont l’entretinrent nos arrière-grands-parents, ainsi que d’une chose lointaine déjà. Plus d’illusions, elle n’attend plus rien, elle n’espère plus. Pourquoi descend-elle ? Pour se fuir elle-même : tel « l’homme des foules » d’Edgar Poë. Ces grands boulevards prennent quelque chose d’un cercle inédit de l’Enfer, où comme l’écrivait Berlioz sous la République deuxième, la Démocratie promène son rouleau de bronze[3].
[3] Le texte : « La République passe en ce moment son rouleau de bronze sur l’Europe. » (Préface des Mémoires)… L’Europe s’est ressaisie…
Comment se retenir de penser à ces périodes de réjouissances énormes, qui jadis séparaient les semaines recueillies de l’Avent (Rorate, cœli, de super ; et nubes pluant Justum !) des austérités par quoi le Carême nous méritait l’explosion de la joie pascale : la Saint-Nicolas, Noël, les Saints-Innocents, Sainte-Geneviève, fêtes des Fous et de l’Ane, Épiphanie, Chandeleur, Saint-Valentin, Mardi gras, Mardi-gras ! Et les magiques divertissements et « momons » de Molière prennent soudain leur sens nostalgique où Verlaine, hélas ! n’a plus rien à voir :
… Monsieur, ce sont des masques
Qui portent des crin-crins et des tambours de basques.