Fête nouvelle et prodigieuse ! Promenées par les boulevards de la petite ville de l’empereur Julien, les merveilles de l’Italie et de la Grèce. Un char portant les quatre chevaux de Venise ; un autre Apollon et Clio : un autre Melpomène et Thalie… un autre la Vénus du Capitole ; un autre le Mercure du Belvédère… un autre le Tireur d’épine et le Discobole… un autre encore la Transfiguration de Raphaël, un autre encore Titien et Véronèse !… Et les boulevards parcourus, et les chars rangés en cercle sur trois lignes, au Champ-de-Mars, autour de la statue de la Liberté, les chars étageant pour les adieux d’or du soleil couchant, tout un Olympe de marbre…

L’étendard précédant les chars portait un distique susceptible de nous rappeler à propos que l’origine de ces richesses ne fut pas elle-même toujours absolument pure :

La Grèce les céda ; Rome les a perdus ;

Leur sort changea deux fois…

Ces richesses d’ailleurs étaient assez mal défendues contre un esprit de lucre plus fort que le patriotisme « italien » (aussi bien il n’existait pas alors d’Italie, puisque c’étaient nos armées qui à ce moment même versaient leur sang pour la constituer) ; et il en alla toujours ainsi, puisque le gouvernement royal dut plus tard édicter une loi sévère contre l’exportation des œuvres d’art. Et voici, en effet, comment s’exprime un groupe d’artistes français dans leur pétition au Directoire :

… N’avons-nous pas déjà vu disparaître de Rome une foule de monuments précieux, qui formeront cette prétendue série sur le démembrement de laquelle on a avec si peu de raison voulu apitoyer le gouvernement français ? Le roi de Naples n’a-t-il pas enlevé du palais Farnèse l’Hercule, la Flore et le groupe colossal du Taureau et d’Antiope ? L’empereur n’a-t-il pas dépouillé la Lombardie de ses chefs-d’œuvre et Léopold enlevé à Rome la fameuse collection de Médicis ? Un Anglais n’a-t-il pas acheté la collection des Negroni ? Celle des Justiniani et des Barberini n’a-t-elle pas été totalement enlevée ? Hâtons-nous donc de faire arriver en France ce qui, dix mois plus tard, n’existera plus à Rome, et que la cupidité romaine vendra d’autant plus vite à nos ennemis qu’elle aura été plus voisine de s’en voir privée.

Mais le point sur lequel il importe d’insister, c’est que — sauf pour la Belgique et la Hollande — les œuvres cédées à la France le furent en vertu de traités réguliers et en défalcation d’impôts de guerre. Aussi Stendhal pourra-t-il écrire dans son Histoire de la Peinture en Italie :

Les alliés nous ont pris [c’est Stendhal qui souligne] onze cent cinquante tableaux : J’espère qu’il me sera permis de faire observer que nous avions acquis les meilleurs par un traité, celui de Tolentino. Je trouve dans un livre anglais, et dans un livre qui n’a pas la réputation d’être fait par des niais ou des gens vendus à l’autorité : « The indulgence he showed to the Pope at Tolentino, when Rome was completely at his mercy, procured him no friends and excited against him many enemies at home[22] (Edimburgh Review, décembre 1816, p. 471). J’écris ceci à Rome le 9 avril 1817. Plus de vingt personnes respectables m’ont confirmé ces jours-ci qu’à Rome l’opinion trouva le vainqueur généreux de s’être contenté de ce traité. Les alliés, au contraire, nous ont pris nos tableaux sans traité

[22] L’indulgence qu’il (Bonaparte) montra à Tolentino quand Rome fut complètement à sa merci ne lui procura aucun ami, et excita contre lui beaucoup d’ennemis.

Stendhal s’exprime avec une réserve diplomatique. La vérité est que, à part l’Autriche qui se montra courtoise, les alliés exercèrent les droits du vainqueur avec une brutalité touchant à la grossièreté, maladroite au surplus, car elle donnait à ce qui pouvait être qualifié de restitution une allure de pillage. Béranger traduisait exactement l’indignation des artistes et du public, dans ses chansons :