Deux années plus tard, lors de ma troisième croisière dans le golfe Saint-Laurent, en faisant une nouvelle visite à cette tombe, en compagnie de plusieurs amis, nous vîmes que la mort, cette grande pourvoyeuse, avait envoyé une nouvelle compagne à la pauvre Alice Wright. C'était une petite fille de dix ans, du nom de Béliveau, qui, un matin de juin, s'en était allée jouer dans les bois d'alentour, pendant que ses parents défrichaient une terre nouvelle. Après les courses sur l'herbe, la cueillette des rares fleurs sauvages de l'île, et les chasses données aux petits oiseaux, la pauvrette se sentit fatiguée. Un nid de verdure s'offrait au milieu d'un taillis à quelques pas de là: elle s'y blottit pour ne plus se réveiller que parmi les anges; car son père, étant venu mettre le feu à ces broussailles, brûla vive sans le savoir son unique enfant!

Cette navrante histoire avait coupé la verve à mes compagnons de route, et maintenant que je songe à ces choses, je me rappelle que pour nous en distraire, nous acceptâmes la proposition du docteur de la Terrière, que nous avions trouvé sur l'île, en mission officielle. Le gouvernement l'y avait envoyé, avec l'ordre de vacciner tous ceux qui se présenteraient à lui; et comme il y avait chômage ce jour-là, armés chacun d'un long bâton ramassé sur la grève, nous étions allés pousser une reconnaissance à deux milles du phare, à la pointe des Anglais. C'est là qu'était, il n'y a pas longtemps, le siège principal de la compagnie Forsyth. Nous en avions déjà entendu dire monts et merveilles. Ces utopistes de la finance voulaient, ni plus ni moins, relier la baie d'Ellis à celle du Renard, par une route macadamisée longue de 120 milles. Des embranchements de chemin de fer sillonneraient l'île en tous sens. Le remuement de capitaux qu'entraînerait l'ouverture de cette voie, ferait de la pointe ouest à la pointe aux Bruyères un vaste champ en culture, et l'Anticosti réalisait la première, ce rêve de l'ami Dupont, qu'un poète a rendu avec tant de verve:

Là, de sa roue en feu le coche humanitaire

Usera jusqu'aux os les muscles de la terre;

Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits

Ne verront qu'une mer de choux et de navets.

Le monde sera propre et net comme une écuelle;

L'humanitairerie en fera sa gamelle

Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,

Comme un grand potiron roulera dans les cieux.