Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins à peu près ce langage:
—Mon cher ami, je suis très sensible à votre démarche, je vous en remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inhérents à ce titre de conseiller municipal, loin de là : j'ai toujours, en homme modeste, méprisé ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je vois le péril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base, le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me proposer de défendre la nation. Vive la France!
Figuier (décidément, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuadé que l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui, anxieux, haletants, attendaient ma réponse.
Quinze jours après, je donnais un grand dîner en l'honneur de mon élection. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'était naturellement invité.
Il était placé à table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis, jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministère de l'Intérieur.
Je ne sais à quel propos, à un moment donné, Prunier lui décoche une grossièreté; je me penche à l'oreille de mon voisin (car, me défiant de ses gaffes, je l'avais placé à côté de moi) et lui souffle ces mots:
—Ãpargnez-le, je vous dirai pourquoi.
Maintenant, faisons entrer en scène un personnage nouveau:
Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, sèche, osseuse, pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bâiller.