Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande. «Accordé également un autre bon!»
CHAPITRE V.
Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert près de la salle du Comité.—Deux prisonniers lui proposent de lui faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.—Il est poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier, et à Mme d'Entremeuse.—M. Pastoret, député, à la prière de la fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité d'instruction.—Un second décret est rendu en faveur de l'instituteur.
D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au violon, qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition.
Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: Vive la nation!
Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le violon renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu, heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile qu'eux.
Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à de si pressantes sollicitations, il monte à contre-cœur sur les épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: Vive la nation et le chant de la Carmagnole les attirent vers de nouvelles victimes qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres.
L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné.
«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se lever et de venir nous voir faire justice de ces coquins. En attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes! envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la maison.»
L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les citoyennes ainsi que pour les citoyens sans-culottes. Ils avaient fait exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes puissent surtout jouir de cette exécrable illumination.