Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas ajouter le verbe, s'il avait eu le temps de sonder davantage l'admirable langue employée journellement par cette portion intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à un maître qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue des signes, puisque c'est une langue d'action?
Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'œil sur l'œuvre capitale de l'abbé Sicard, son Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance, dont il a été fait mention plus haut. Mais, tout en accordant volontiers que c'est une sorte de cours de métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de tous les enfants, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever, comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour l'espèce humaine.
«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il fait partie? C'est un être parfaitement nul dans la société, un automate vivant, une statue, telle que la présente Charles BONNET, et d'après lui CONDILLAC; une statue à laquelle il faut ouvrir l'un après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide.
«Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle des animaux.
«Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne pas même l'existence.
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«Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un homme d'une profession quelconque.»
Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'une machine à figure humaine, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets! C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants, une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes des exemplaires qui nous tombaient sous la main.
J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut, comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes, n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en réalité.
Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille opinion dans sa Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650 pages.