«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.»
On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie.
Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il s'était fait passer pour sourd-muet.
Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du Dictionnaire de l'Académie française, et fut nommé administrateur de l'Hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution des jeunes Aveugles (arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie.
Il fut chargé de répondre, pour la classe de la langue et de la littérature françaises de l'Institut de France, au discours de réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le qualifier de Monseigneur, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722, n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois.
On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions de M. Thiers, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire (t. VII, p. 426).
. . . . . . .«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon, désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché:
«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui vont au cœur de tant de gens?»
CHAPITRE XII.
L'esprit sourd-muet de l'abbé Sicard chez M. de Fontanes.—Ce dernier fait un quatrain à sa louange.—La Restauration le nomme chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre de Saint-Michel de France.—Détails sur la visite de François II, empereur d'Autriche, à l'Institution.—Même honneur que lui accorde la duchesse d'Angoulême.—Il assiste à la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand.—L'empereur de Russie, Alexandre Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.—Encore l'esprit sourd-muet.