«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme illustre à qui l'on prête tant d'esprit?

«—Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit sourd-muet.» Troisième version!

Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la bonne? Peut-être toutes les trois.

Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale d'estime à beaucoup d'autres.

Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante, celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se présenta à sa cour:

«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de dîner avec lui à Paris?»

La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie.

Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.

CHAPITRE XIII.

L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à l'Empereur.—Fouché le défend.—A la demande de ses élèves, il fait payer ses créanciers.—Le célèbre instituteur part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le gouvernement.—Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.—Retour du maître et de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.