Beaucoup ne saisissent pas la corrélation existant entre le pouvoir et la propriété. Ce sont là les deux colonnes fondamentales d'un même bâtiment, la société actuelle, or celui qui veut renverser l'une et laisser l'autre debout, ne fait que de la demi-besogne. En fait on n'a jamais osé se heurter à la machine de l'État; on la reprit simplement sans comprendre que l'on introduisait dans ses propres remparts le cheval de Troie. Moritz Rittinghausen, dont l'ouvrage, La Législation directe par le Peuple, mérite d'être lu, mit le doigt sur la plaie lorsqu'il écrivit:
«Si vous vous trompez dans les moyens d'application, dans la question gouvernementale, votre révolution sera bientôt la proie des partis du passé, eussiez-vous les idées les plus saines, les plus justes en science sociale. Mieux vaudrait, nous n'hésitons pas à le dire, mieux vaudrait bien comprendre la nature, l'essence du gouvernement démocratique, sans se soucier beaucoup des réformes que ce gouvernement doit, du reste, nécessairement amener.»
Ici s'applique cette vérité du Nouveau Testament: «Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; sinon les outres crèvent, le vin s'écoule et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves pour conserver les deux ensemble.» L'oubli de ce principe fondamental a amené déjà beaucoup de maux dans le monde, car toujours on a voulu ciseler la nouvelle révolution sur le modèle de vieilles devancières:
«Quand nous jetons un coup d'oeil sur la masse des révolutionnaires, marxistes, possibilistes, blanquistes et même bourgeois—car tous se retrouveront dans la révolution qui germe en ce moment; quand nous voyons que les mêmes partis (qui répondent, chacun à certaines manières de penser, et non à des querelles personnelles, ainsi qu'on l'affirme quelquefois) se retrouvent dans chaque nation, sous d'autres noms, mais avec les mêmes traits distinctifs; et quand nous analysons leurs fonds d'idées, leurs buts et leurs procédés—nous constatons avec effroi que tous ont le regard tourné vers le passé; qu'aucun n'ose envisager l'avenir et que chacun de ces partis n'a qu'une idée: faire revivre Louis Blanc ou Blanqui, Robespierre ou Marat, plus puissants comme force de gouvernement, mais tout aussi impuissants d'accoucher d'une seule idée capable de révolutionner le monde.»
L'on doit bien se convaincre que toutes les révolutions n'ont servi qu'à fortifier et accroître la suprématie et la puissance de la bourgeoisie. Aussi longtemps que l'État, basé sur la loi, existe et développe de plus en plus ses fonctions, aussi longtemps que l'on continuera à travailler dans cette voie, aussi longtemps nous serons esclaves. Si, dans la révolution prochaine, le peuple ne se rend pas compte de sa mission, qui consiste à abolir l'État avec tous ses codes et à empêcher surtout son enracinement dans la société socialiste, tout le sang qui sera versé le sera inutilement et tous les sacrifices de la masse—car c'est elle qui fit toujours les plus grands sacrifices, quoiqu'on n'en parle jamais—ne serviront qu'à élever quelques ambitieux qui ne recherchent que l'application de l'«Ôte-toi de là que je m'y mette». Nous n'avons cure d'un changement de personnalités; nous voulons le changement complet de l'organisation sociale que nous subissons. De plus en plus sera prouvée la vérité que «l'avenir n'appartient plus au gouvernement des hommes, mais au gouvernement des affaires» (Aug. Comte). Il est indubitable que la décision sur le meilleur système dépendra de la demande: Quel système permet le plus d'expansion de liberté et de spontanéité? Car si la liberté de vivre à sa guise doit être sacrifiée, une des plus grandes caractéristiques de la nature humaine, l'individualité, disparaîtra.
À ce point de vue tous pourraient marcher d'accord, Engels aussi bien que les anarchistes, si l'on ne se laissait arrêter par des mots. Mais, ce qui s'allie se réunira quand même malgré les séparations et quant à ce qui est opposé, on parvient parfois à l'accorder artificiellement et pour quelque temps, mais cela finit toujours par se désagréger. C'est ce qui nous console et nous fait espérer malgré toutes les controverses et divisions qui s'élèvent entre des personnes qui, en somme, devraient s'entendre.
Considérons encore la question de savoir si des socialistes révolutionnaires et des anarchistes communistes peuvent marcher ensemble. Nous nous en tenons aux termes employés habituellement, quoique nous estimions que communisme et anarchisme sont des conceptions qui s'excluent l'une l'autre. Kropotkine, au contraire, dit dans son beau livre La Conquête du pain, p. 31, que «l'anarchie mène au communisme et le communisme à l'anarchie, l'un et l'autre n'étant que l'expression de la tendance prédominante des sociétés modernes à la recherche de l'égalité». Il m'a été impossible d'établir l'argumentation nécessaire. Qu'il appelle «le communisme anarchiste le communisme sans gouvernement, celui des hommes libres», et considère ceci comme «la synthèse des deux buts poursuivis par l'humanité à travers les âges: la liberté économique et la liberté politique», on y trouvera facilement à redire, mais une explication plus complète aurait été désirable.
Les anarchistes proprement dits sont de purs individualistes, qui acceptent même la propriété privée et n'excluent ni la production individuelle ni l'échange. De là provient que des hommes comme Benjamin Tucker[27] et d'autres ne considèrent pas Kropotkine et Most comme anarchistes. Pour cette raison nous ferons peut-être mieux de parler dorénavant de communistes révolutionnaires. Ni les socialistes révolutionnaires ni les anarchistes communistes n'y trouveront à redire.
Sur cette question nous ferons de nouveau une enquête, guidé par des hommes qu'apprécient leurs co-religionnaires.
Existe-t-il une divergence de principes entre le socialisme et l'anarchie?