Mais l'homme est encore un être social, et comme tel il doit nécessairement tenir compte des droits et des besoins des autres hommes, vivant avec lui dans la communauté. Celui qui estime les avantages de la vie commune plus considérables que ceux que pourrait lui assurer une existence purement individuelle, sacrifiera volontiers à la communauté une partie de son individualisme. Cependant que l'individualiste pur préférera se priver de beaucoup de choses pourvu qu'il n'ait pas à subir le contact et la pression de la collectivité.

La grande difficulté est de tracer la limite exacte entre ces deux principes. Cela est même presque impossible. Il faut en effet tenir compte, chez les personnalités comme chez les collectivités, du tempérament, de la nationalité, du milieu et de tant d'autres choses exerçant des influences variées.

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On rencontre ces deux courants, comme dans tous les autres groupements politiques, aussi dans le parti socialiste. On y trouve le socialisme libertaire et le socialisme autoritaire.

Le socialisme autoritaire est né en Allemagne et là aussi il est le plus fortement représenté. Mais il a fait école dans tous les pays. On pourrait l'intituler: le socialisme allemand.

Le socialisme libertaire, plus conforme aux aspirations et à l'esprit du peuple français, nous vient de France pour se ramifier dans les pays où l'esprit libertaire est plus développé. On a essayé de greffer le socialisme allemand sur le tronc du socialisme français, et il en existe même une section en France, laquelle section, comme la copie exagère toujours l'original, est encore plus allemande que les Allemands eux-mêmes. Ce sont les marxistes ou guesdistes. Mais ce socialisme-là ne se propagera jamais dans des proportions considérables parmi le peuple français, qui, pour s'assimiler le socialisme allemand, devrait d'abord se débarrasser de son esprit libertaire. Or, cela est impossible, et de ce côté il n'y a donc nul danger à craindre. Les pays où la liberté n'est pas tout à fait chose inconnue—comme c'est le cas en Allemagne, pays à peine, et encore incomplètement, sorti du féodalisme—penchent plutôt vers le socialisme français. Tels l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne, tandis que l'Autriche, la Suisse, le Danemark et la Belgique copient plutôt le modèle allemand.

Il ne faudrait pas prendre cette distinction d'une façon trop absolue. Car il existe, en effet, un courant libertaire dans les pays autoritaires et inversement. Néanmoins, dans les grandes lignes, notre définition est exacte.

En continuation d'autres articles parus ici-même, à savoir: «Les divers courants de la démocratie socialiste allemande[31]» et «Le socialisme en danger[32]», nous voulons suivre le développement du socialisme comme il s'est manifesté depuis.

Dans ma première étude je me suis efforcé de démontrer, preuves en main,—car les argumentations dont je me suis servi ont été empruntées aux porte-parole du parti eux-mêmes,—comment, dans le cours des années, la démocratie socialiste avait perdu son caractère révolutionnaire et comment elle était devenue, purement et simplement, un parti de réformes, nullement intransigeant à l'égard de la bourgeoisie. À la gauche du parti on vit les «Jeunes» ou «indépendants» lever la tête audacieusement, mais au congrès d'Erfurt ils furent exclus comme hérétiques. Pour la droite, guidée par Vollmar, on eut, par contre, plus de considération, on n'osa pas l'excommunier, et pour cause: le morceau était trop gros et les partisans de Vollmar trop nombreux. Entre ces deux fractions extrêmes se trouve pris le comité directeur sous la trinité Liebknecht-Bebel-Singer, et assez caractéristiquement dénommé par les social-démocrates allemands: «le gouvernement». Ce sont des hommes du juste-milieu, aux vues gouvernementales.

À ces messieurs, Vollmar a donné pas mal de peine. Ce fut son attitude politique, telle qu'il l'avait expliquée dans quelques discours prononcés à Munich, qui, avec l'exécution des «Jeunes», fournit le morceau de résistance au congrès d'Erfurt. Au congrès de Berlin on traita la question du socialisme d'État, et à cette occasion Liebknecht et Vollmar accomplirent un véritable tour de prestidigitation en confectionnant un ordre du jour au goût de tout le monde. Au congrès de Francfort il s'agit des députés socialistes au Landtag bavarois et de leur vote approbatif du budget. Et chaque fois Vollmar sortit victorieux de ces joutes oratoires. Les chefs socialistes de l'Allemagne du Nord ne réussirent pas à battre en brèche son influence ni à lui faire la loi. Bien au contraire: leur parti penche de plus en plus à droite.