Recherchons maintenant les causes de l'infiltration de plus en plus considérable d'éléments petit-bourgeois dans la social-démocratie et de la grande influence qu'ils y exercent.

Le docteur Hans Müller a écrit tout un chapitre sur cette question.

Jusqu'aux temps de la loi contre les social-démocrates en Allemagne, le mouvement social-démocratique fut un mouvement de classe purement prolétarien avec un caractère nettement révolutionnaire. Les adhérents furent presque exclusivement des ouvriers; les petits patrons, les paysans et les boutiquiers formaient un nombre insignifiant sans aucune influence sur le mouvement.

Plus tard un changement complet se produisit. Quelles furent les causes de ce changement?

Premièrement la dépendance où se trouvent les ouvriers salariés, qui leur rend difficile sinon impossible une activité politique publique. Un ouvrier salarié par exemple ne peut être membre du parlement, car son patron ne lui permettrait pas d'assister aux séances, et peut-on imaginer d'ailleurs un patron, permettant à un de ses ouvriers de siéger au parlement comme social-démocrate? Il ne faut pas oublier que la position financière du prolétaire est un obstacle, car les membres du parlement allemand (Reichstag) ne reçoivent aucune indemnité et, quoique le parti allemand paie à ses membres une indemnité, il ne les indemnise que pour les jours où le parlement s'assemble.

Les ouvriers qui remplissent un rôle prépondérant, perdent leurs places et doivent chercher une autre carrière. Ici on ouvrait un café ou un bureau de tabac, là on devenait colporteur, on installait une librairie ou bien on se faisait rédacteur d'un journal pour les ouvriers. Ces hommes se créaient ainsi une existence petit-bourgeoise: Auer, qui fut garçon sellier, monta en 1881 un magasin de meubles; Schuhmacher, garçon tanneur, fonda en 1879 une tannerie; Stolle, jardinier-fleuriste, tint un café; Dreesbach, primitivement ébéniste devint marchand de tabac.

On peut allonger cette liste à volonté. Naturellement ces hommes furent les meilleurs adhérents du parti. Mais on comprend que le milieu dans lequel on vit, exerce une grande influence sur l'existence et la façon de penser; les hommes dont nous venons de parler n'ont pu se soustraire à la règle générale et leur changement de position a été accompagné d'un changement d'opinion.

Beaucoup des chefs locaux de la social-démocratie sont égarés par leur existence petit-bourgeoise. Ils ne sont plus les représentants du mouvement purement prolétarien, mais, arrachés des rangs des prolétaires, ils ont perdu leurs idées révolutionnaires. Ils commencent à parler de l'amélioration de la position des petits bourgeois, dans le cadre de la société actuelle.

La prudence est conseillée. Déjà ils ont perdu leur place une première fois, ils vont désormais penser davantage à leurs femmes, à leurs enfants; ils ont maintenant quelque chose à perdre, ils se disent qu'on peut rester socialiste sans faire toujours le révolutionnaire.

Le petit bourgeois de fraîche date abandonne ainsi son point de vue prolétarien et révolutionnaire et il devient un socialiste pratique et petit-bourgeois.