Liebknecht est du même avis lorsqu'il dit: «Vollmar a le droit de proposer qu'on suive une autre voie, mais le parti a le devoir, dans l'intérêt même de son existence, de rejeter résolument cette tactique nouvelle qui le conduirait à sa perte, à son émasculation complète, et qui transformerait le parti révolutionnaire et démocratique en un parti socialiste-gouvernemental ou socialiste-national-libéral. Bref, le succès, l'existence même de la social-démocratie exigent absolument que nous déclarions n'avoir rien de commun avec la tactique que Vollmar a préconisée à Munich et qu'il n'a pas rejetée ici».

Cependant, dans son journal, Die Münchener Post, Vollmar avait réuni quelques citations, prises dans des discours prononcés au Reichstag par différents membres socialistes, et il les avait comparées avec certaines de ses propres assertions pour prouver que les mêmes principes, actuellement par lui défendus, avaient toujours été suivis par des députés socialistes sans qu'on les eût attaqués pour cela, et il déclarait que loin de proposer nullement une tactique nouvelle, il ne faisait que suivre l'ancienne.

Voici quelques-unes de ces citations mises en regard des assertions de
Vollmar:

Si nous avions été consultés, L'annexion de nous aurions certainement l'Alsace-Lorraine est un fait fondé autrement l'unité accompli, et ici, dans cette allemande en 1870-71. Mais enceinte, nous avons, de notre puisque maintenant elle existe côté, déclaré de la façon la telle qu'elle, nous plus catégorique que nous n'entendons pas épuiser nos reconnaissons comme de droit forces en d'interminables et l'état actuel des choses. infructueuses récriminations AUER. Séance du 9 février sur le passé, mais, acceptant 1891. le fait accompli, nous ferons tout notre possible pour améliorer cette oeuvre défectueuse.

S'il existe un parti ouvrier Personne, aussi enthousiaste qui a toujours rempli et qu'il soit pour des idées remplira encore les devoirs de internationalistes, ne dira fraternité internationale, que nous n'avons pas de c'est certainement le parti devoirs nationaux. allemand. Mais ceci n'exclut LIEBKNECHT. Congrès de Halle, pas pour nous l'existence de 15 octobre 1890. tâches et de devoirs nationaux.

C'est un symptôme heureux de Je reconnais que l'Allemagne
voir que nous avons en France est décidée à maintenir la
des amis socialistes, qui paix. Je suis persuadé que ni
combattent les tendances dans les sphères les plus
chauvines. élevées, ni dans aucune autre
Mais pourquoi nier que les couche de la société, le désir
sphères dirigeantes dans ce n'existe de lancer l'Allemagne
pays, par leur chauvinisme dans une nouvelle guerre. En
néfaste et leur répugnante tout cas, nous vivons ici dans
coquetterie avec le czarisme des conditions indépendantes
russe, sont pour beaucoup la de notre volonté. En France,
cause de l'inquiétude et des on peut le désapprouver ou le
armements constants de regretter, mais dans les
l'Europe? milieux prédominants, on
pense, aujourd'hui comme
jadis, à faire disparaître les
conséquences de la guerre de
1870-71. L'alliance entre la
France et la Russie a été
motivée par ces faits. Que
cette alliance ait été
contractée par écrit ou non,
elle existe par une certaine
solidarité d'intérêts entre
ces deux pays contre
l'Allemagne, et elle
continuera d'exister.
BEBEL. Séance du 25 juin 1890.

Nous n'avons pas besoin de Si la triple alliance a pu
dire que la diplomatie et ses être conclue … elle l'a été,
oeuvres ne nous inspirent que parce que les intérêts des
très peu de confiance. trois puissances, en face de
Néanmoins, nous devons nous l'entente franco-russe, sont
prononcer pour la triple nécessairement solidaires, en
alliance dont la raison d'être dehors des rapports mutuels
est le maintien de la paix et, des différents peuples de ces
par conséquent, est utile. pays…
Je suis convaincu qu'aucun
homme d'État, ni en Autriche,
ni en Italie, ni en Allemagne,
ne voudra, tant que cette
situation durera, se détacher
de cette alliance, car il
exposerait, par cela même, son
pays à un grand danger, dans
le cas où les deux autres
puissances alliées seraient
vaincues dans une guerre.
BEBEL. Séance du 25 juin 1890.

Si jamais quelque part à Nous avons déclaré déjà bien
l'étranger, l'espoir existe souvent, et, pour moi, je
qu'en cas d'une attaque contre renouvelle cette déclaration,
l'Allemagne on pourrait compter que nous sommes prêts à remplir
sur notre abstention, cet envers la patrie exactement
espoir se verrait complètement les mêmes devoirs que tous les
déçu. Dès que notre pays sera autres citoyens… Je sais
attaqué, il n'y aura plus qu'il n'y a personne parmi
qu'un parti, et nous autres, nous qui pense différemment à
démocrates-socialistes, nous ce sujet.
ne serions certes pas les AUER. Séance du 8 décembre
derniers à remplir notre 1890.
devoir.
Il a été dit … que le
Reichstag allemand ne
travaille pas avec autant
d'ardeur à la défense de la
patrie que le Parlement
français.
Eh bien, moi je déclare que
quand il s'agit de la défense
de la patrie, tous les partis
sont unis; que s'il s'agit de
se défendre contre un ennemi
étranger, aucun parti ne
restera en arrière.
LIEBKNECHT. Séance du 16 mai
1891.

L'attaque contre la Russie officielle, cruelle, barbare, voire l'anéantissement de cette ennemie de la civilisation, est donc notre devoir le plus sacré, que nous devons remplir jusqu'à notre dernier soupir dans l'intérêt même du peuple russe, opprimé et gémissant sous le knout. Et si alors nous combattons dans les rangs à côté de ceux qui actuellement sont nos adversaires, nous ne le faisons pas pour les sauver eux et leurs institutions politiques et économiques, mais pour l'Allemagne en général, c'est-à-dire pour nous sauver nous-mêmes et pour délivrer des barbares un pays, où nous pensons un jour réaliser notre propre idéal social. BEBEL. Vorwaerts du 27 septembre 1891.

Et maintenant, Liebknecht peut prétendre que «des citations mutilées n'ont aucune signification», que «les bases sur lesquelles Vollmar s'appuie s'effondrent». celui-ci se déclare prêt—et il a raison—à citer encore d'autres discours absolument analogues. Il paraît, du reste, que Liebknecht a conscience de sa faiblesse, lorsqu'il reconnaît que «les expressions citées, scrupuleusement pesées, ne sont peut-être pas des plus correctes», ce qui ne l'empêche pas de protester contre la supposition d'avoir, lui, Bebel et Auer, «voulu prescrire une autre tactique, une autre action au parti». Cette supposition s'impose cependant à tous ceux qui ont le moindre sens commun, et toutes les déclarations de Liebknecht et de la fraction socialiste entière n'infirmeront nullement ce que Vollmar leur reproche en s'appuyant sur des citations qui prouvent surabondamment que Bebel et Liebknecht ont dit exactement la même chose que lui. Il n'y a donc aucune raison pour attaquer Vollmar à ce propos, à moins que l'on veuille ici appliquer le dicton: Quod licet Jovi, non licet bovi. Ce qui est permis à Jupiter, n'est pas permis au boeuf.