Cette citation nous montre le contraste entre les deux courants incarnés dans ces deux hommes: Bakounine et Marx. La lune que nous avons à soutenir actuellement dans le camp socialiste n'est en somme que la continuation de celle qui divisait l'ancienne «Internationale».
Marx était le représentant attitré du socialisme autoritaire. En disant cela, je sais à quoi je m'expose. On m'accusera de sacrilège commis contre la mémoire de Marx. Accusation étrange, ainsi formulée contre un homme qui aime s'appeler élève de Marx et qui s'est efforcé de populariser son chef-d'oeuvre: Das Kapital, par la publication d'une brochure tirée de ce livre.
Autant que qui que ce soit, je respecte Marx. Son esprit génial a fait de lui un Darwin sur le terrain économique. Qui donc ne rendrait volontiers hommage à un homme, qui, par sa méthode scientifique, a forcé la science officielle à l'honorer? Son adversaire Bakounine lui-même ne reste pas en arrière pour témoigner de Marx que sa «science économique était incontestablement très sérieuse, très profonde», et qu'il est un «révolutionnaire sérieux, sinon toujours très sincère, qu'il veut réellement le soulèvement des masses». Son influence fut tellement puissante que ses disciples en arrivèrent à une sorte d'adoration du maître. Ce que la tradition rapporte de Pythagore, à savoir que le [grec: autozepha] (il l'a dit) mettait fin, chez ses disciples, à toute controverse, s'applique aujourd'hui à l'école de Marx. La marxolâtrie est comme la vénération que certaines personnes ont pour la Bible. Il existe même une science, celle des commentaires officiels et, sous l'inspiration d'Engels, chaque déviation du dogme est stigmatisée comme une hérésie et le coupable est jeté hors du temple des fidèles. Moi-même, à un moment donné, j'ai senti cette puissance occulte, hypnotisé comme je l'étais par Marx, mais graduellement, surtout par suite de la conduite des fanatiques gardiens postés sur les murs de la Sion socialiste, je me suis ressaisi, et sans vouloir attenter à l'intégrité de Marx, je me suis aperçu aussi qu'il a été l'homme du socialisme autoritaire. Il est vrai que ses disciples l'ont dépassé en autoritarisme.
On se rappelle peut-être la discussion sur la priorité de la découverte d'idée entre Rodbertus et Marx au sujet de la question de la «plus-value», traitée par Engels dans sa préface à la brochure de Marx contre Proudhon[50]. Pour notre part, nous avons toujours jugé ridicule cette question, car qui pourrait bien se vanter d'avoir, le premier, trouvé telle idée? Les idées sont dans l'air. En même temps que Darwin, Wallace et Herbert Spencer avaient des idées analogues sur la loi naturelle de l'évolution. Et si l'on appelle Rodbertus le père du socialisme étatiste, il nous semble qu'il partage cet honneur avec Marx lequel, très réellement, était un partisan décidé du socialisme d'État. «Les marxistes sont adorateurs du pouvoir de l'État et nécessairement aussi les prophètes de la discipline politique et sociale, les champions de l'ordre établi de haut en bas, toujours au nom du suffrage universel et de la souveraineté des masses, auxquelles on réserve le bonheur et l'honneur d'obéir à des chefs, à des maîtres élus. Les marxistes n'admettent point d'autre émancipation que celle qu'ils attendent de leur État soi-disant populaire. Ils sont si peu les ennemis du patriotisme que leur Internationale même porte trop souvent les couleurs du pangermanisme. Il existe entre la politique bismarckienne et la politique marxiste une différence sans doute très sensible, mais entre les marxistes et nous il y a un abîme.»
Il y a une équivoque, qui fut éclaircie peu à peu.
En mars 1848, le Conseil général de la fédération communiste (Kommunistenbund) formulait ses desiderata et on y parle surtout de l'État. Par exemple:
n° 7: les mines, les carrières, les biens féodaux, etc., propriété de l'État; n° 8: les hypothèques, propriété de l'État, la rente payée par les paysans à l'État; n° 9: la rente foncière ou la ferme payée comme impôt à l'État; n° 11: les moyens de communication: les chemins de fer, les canaux, les bateaux à vapeur, les routes, la poste, etc., dans les mains de l'État. Ils sont changés en propriété d'État et mis à la disposition de la classe des déshérités; n° 16: établissement des ateliers nationaux. L'État garantit l'existence à tous les ouvriers et prend soin des invalides.
Selon ce manifeste, les prolétaires doivent combattre chaque effort tendant à donner les biens féodaux expropriés en libre propriété aux paysans. Les biens doivent rester biens nationaux et être transformés en colonies ouvrières. Les ouvriers doivent faire tout le possible pour centraliser le pouvoir entre les mains de l'État contrairement a ceux qui veulent fonder la république fédéraliste.
Voilà le pur socialisme d'État et qui le nierait ignore ce que veut le socialisme d'État.
Mais on suivait alors la même méthode que maintenant, on était irréductible sur les principes dans les considérants, et on devenait opportuniste dans les desiderata pratiques en oubliant la signification des considérants.