Une lamentable mystification a donc eu lieu ici, contre laquelle on ne saurait trop protester.
Au congrès de Halle, dit Merlino, les social-démocrates se sont démasqués: ils ont publiquement dit adieu à la révolution et désavoué quelques théories révolutionnaires d'antan, pour se lancer dans la politique parlementaire et dans le fatras de la législation ouvrière. À notre avis, on a toujours suivi cette voie. Seulement, petit à petit, tout le monde s'en est aperçu. Si Marx juge le programme social-démocrate allemand «infecté, d'un bout à l'autre, de fétichisme envers l'État», on est bien tenté de croire qu'il y a quelque chose qui n'est pas net! Liebknecht lui-même ne reconnaît-il pas que le parti allemand—de 1875 à 1891, c'est-à-dire du moins du congrès de Gotha au congrès d'Erfurt—professait le socialisme d'État? Au congrès de Berlin, au sujet du socialisme étatiste, Liebknecht dit: «Si l'État faisait peau neuve, s'il cessait d'être un État de classes en faisant disparaître l'opposition des classes par l'abolition des classes mêmes, alors … mais alors il devient l'État socialiste, en ce sens nous pourrions dire, si toutefois nous voulions encore donner le nom d'État à la société que nous désirons établir: Ce que nous voulons c'est le socialisme étatiste! Mais en ce sens-là seulement! Or, ce n'est pas cette signification qu'y attachent tous ces messieurs: ils ont en vue l'État actuel; ils veulent (réaliser) le socialisme dans l'État actuel, c'est-à-dire la quadrature du cercle,—un socialisme qui n'est pas le socialisme dans un État qui est tout le contraire du socialisme. Oui, une tentative a été faite d'instaurer en Allemagne le socialisme d'État dans son sens idéal: la réelle transformation de l'État en un État socialiste. Cette tentative fut l'oeuvre de Lassalle par sa fameuse proposition de créer, avec l'aide de l'État, des associations productrices qui, graduellement, prendraient en mains la production et réaliseraient, après une période transitoire de concurrence avec la production capitaliste privée, le véritable socialisme d'État. C'était une utopie et nous avons tous compris que cette idée n'est pas réalisable. Nous avons si complètement et formellement rompu avec cette idée utopique à présent que, au lieu du programme-compromis de 1875 qui contenait encore, quoique sous toutes sortes de réserves, l'idée de ce socialisme d'État, nous avons adopté le nouveau programme d'Erfurt. Je dis «avec toutes sortes de réserves», car alors on s'aperçut qu'il y avait ici une contradiction; que le socialisme est révolutionnaire, qu'il doit être révolutionnaire et qu'il est sur un pied de guerre à mort contre l'État réactionnaire. On s'efforça donc d'obtenir autant de garantie que possible, afin que l'État ne pût abuser du pouvoir économique obtenu par ces associations productrices et que tout bonnement il s'assassinât lui-même. Dans le programme de Gotha on lit: «Le parti ouvrier socialiste allemand réclame, afin d'aplanir la voie vers la solution de la question sociale, la création d'associations productrices socialistes avec l'aide de l'État et sous le contrôle démocratique du peuple travailleur.» On s'imaginait donc que dans l'État actuel, qui grâce à un miracle quelconque se serait converti à un honnête socialisme d'État, un contrôle démocratique serait possible, c'est-à-dire un État démocratique dans un État bureaucratique, semi-féodal et policier, qui, de par son essence même, ne saurait être ni socialiste ni démocrate. La phrase suivante: «Les associations productrices doivent être créées, pour l'industrie et pour l'agriculture, dans de telles proportions, que d'elles dérive l'organisation socialiste de la production tout entière», prouve clairement jusqu'à quel degré on s'illusionnait encore au sujet des rapports entre l'État actuel et le socialisme. Autre garantie contre l'abus du socialisme d'État: ou déclara que nous voulions établir l'État libre et la société socialiste. Mais l'État libre ne saurait jamais être l'État actuel; un État libre ne sera jamais possible sur les bases de la production capitaliste, parce que, comme cela est démontré clairement dans notre nouveau programme, le capitalisme, qui a comme condition vitale le monopole des moyens de production, réclame, outre le pouvoir économique, l'esclavage politique de sorte que l'État actuel ne pourra jamais être socialiste[53].»
Malgré tout cela, et suivant les déclarations de Liebknecht lui-même, le parti social-démocrate allemand a professé pendant quinze années le socialisme d'État.
Et il n'a pas encore perdu ce caractère, quoi qu'on en dise. Or n'est-il pas vrai que, dans l'idée des collectivistes, l'État, c'est-à-dire la représentation nationale ou communale, prend la place du patron et que, pour le reste, rien ne change[54]? Fort justement Kropotkine écrit: «Ce sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués, leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l'industrie. Ce sont eux aussi qui se réservent le droit d'employer dans l'intérêt de tous la plus-value de la production[55]». N'est-il pas vrai que le parlementarisme conduise inévitablement au socialisme étatiste? Bernstein ne parle-t-il pas d'une «étatisation» de la grande production (Verstaatlichung der Grossproduktion), laissant sans solution la question de savoir «si l'État réglera d'abord seulement le contrôle, ou bien s'il s'emparera immédiatement de la direction effective de la production[56]». Très catégoriquement Bernstein envisage donc la direction immédiate de l'industrie par l'État comme le but final à atteindre.
Certes, cela ne ressemble en rien à l'État libre. Il est vrai que les social-démocrates allemands ne désirent nullement la liberté. Pas plus qu'ils ne tolèrent la liberté dans leur propre parti, ils ne la toléreraient si en Allemagne ou ailleurs ils étaient les maîtres. Le lit de Procuste de la social-démocratie allemande n'est pas fait pour l'homme libre.
Merlino disait du programme d'Erfurt: «Tel est le programme d'Erfurt, fruit de quinze ans de réaction socialiste et d'agitation électorale, à base de suffrage universel accordé aux classes ouvrières, pour les tromper, les diviser et les détourner de la voie révolutionnaire[57].»
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Il est regrettable que, généralement, les différences d'opinion donnent lieu à des discussions peu courtoises. Pourquoi, en effet, ne pas reconnaître loyalement les mérites ou le savoir de l'adversaire? Faut-il donc nécessairement être, dans le monde de la science, ou dieu, ou diable?
S'il faut en croire Engels, Dühring ne serait qu'un faible esprit et un zéro «irresponsable et possédé par la manie des grandeurs». Par contre, Dühring, dans ses écrits, ne se borne pas à critiquer les oeuvres de Marx: il injurie l'écrivain. Quand même il aurait raison dans ses critiques, il y a quelque chose de repoussant dans l'allure personnelle et subjective de ses attaques. Il dit de Marx: «Son communisme d'État, théocratique et autoritaire est injuste, immoral et contraire à la liberté. Supposons, au jubilé marxiste, toute propriété dans la grande armoire à provisions de l'État socialiste. Chacun sera alors renseigné par Marx et ses amis sur ce qu'il mangera et boira et sur ce qu'il recevra de l'armoire aux provisions; puis encore sur les corvées à exécuter dans les casernes du travail. À en juger d'après la presse et l'agitation marxistes, la justice et la vérité seraient certainement la dernière des choses prises en considération dans cet État despotique et autoritaire[58]. La plus despotique confiscation de la liberté individuelle, oui, la spoliation à tous les degrés, sous la forme de l'arbitraire bureaucratique et communiste, serait la base de cet État. Par exemple, les productions de l'esprit ne seraient tolérées dans l'État marxiste qu'avec l'autorisation de Marx et des siens et Marx, en sa qualité de grand-policier, grand-censeur et grand-prêtre, n'hésiterait pas, au nom du bien-être socialiste, à exterminer les hérésies qu'actuellement il ne peut combattre qu'au moyen de quelques chicanes littéraires. Il n'y aurait, physiquement et moralement, que des serviteurs communistes de l'État et, pour se servir de la dénomination antique, que des esclaves publics. Quels sont, dans leurs subdivisions, les rapports mutuels du troupeau de cette étable communiste, combien les besoins de la nourriture, les rations à l'auge et les différentes corvées sont «allerhöchst staatsspielerisch» et comment on en tiendrait la comptabilité, voilà le secret qui doit rester caché jusqu'après l'année jubilaire; car Marx considérerait cette révélation comme du socialisme fantaisiste. C'est justement pour cette raison que le public, qui devait être mystifié, est renvoyé aux calendes grecques par l'inventeur de l'année jubilaire, Marx, qui prétend qu'on ne peut demander des renseignements sur les situations de l'avenir[59]»
Une telle critique, quoique juste au fond, répugne par sa forme grossière. Soyez rigoureux dans l'analyse, ne ménagez rien dans la critique, mais ne gâtez pas votre cause en lui donnant une forme qui dépasse les bornes d'un début convenable.