Vollmar le reconnaît dans sa brochure sur le socialisme d'État, mais il prétend que «trotzdem (quand même)» ils se trouvent à un tout autre point de vue que les socialistes d'État: «Leur caractère est autoritaire, leurs moyens, pour autant qu'ils mènent à la solution, sont si faibles que l'humanité pourrait attendre encore sa délivrance durant plusieurs siècles.» Pour cette raison il qualifiait le socialisme d'État de «tendance ennemie» et affirmait même que lorsqu'on prétend que la social-démocratie se rapproche de ce courant d'idées, cela signifie que le socialisme renie ses principes fondamentaux, ment à son essence intrinsèque.

La résolution suivante du Congrès du parti socialiste allemand à Berlin exprima la même chose: «La démocratie socialiste est révolutionnaire dans son essence, le socialisme d'État est conservateur. Démocratie socialiste et socialisme d'État sont des antithèses irréconciliables.»

Tout cela paraît très beau, mais ce que Liebknecht et Vollmar attribuent au socialisme d'État, nous le reprochons à leur démocratie socialiste. Il est vrai qu'ils parlent du «soi-disant socialisme d'État» et continuent comme suit: «Le soi-disant socialisme d'État, en tant qu'il a pour but des réglementations fiscales, veut remplacer les capitalistes privés par l'État et lui donner le pouvoir d'imposer au peuple travailleur le double joug de l'exploitation économique et de l'esclavage politique.»

Si duo faciunt idem, non est idem (si deux personnes font la même chose, ce n'est pas encore la même chose); ce proverbe est basé sur la grande différence qui peut exister dans les mobiles. Qu'une mesure soit prise dans un but fiscal ou dans un autre but, cela reste équivalent quant à la mesure prise. Ainsi, par exemple, ceux qui veulent augmenter les revenus de l'État avec les produits des chemins de fer, aussi bien que ceux qui, pour des raisons stratégiques, croient à la nécessité de l'exploitation des chemins de fer par l'État et ceux qui trouvent que les moyens généraux de communication doivent appartenir à l'État voteront la reprise des chemins de fer par l'État, tandis que ceux qui admettent le principe mais se défient de l'État actuel, voteront contre. Il nous paraît que la phrase «en tant qu'il a pour but des réglementations fiscales» peut être supprimée. Mais pourquoi parler de socialisme d'État lorsqu'on désigne plutôt le capitalisme d'État? Liebknecht remarque justement: «Si l'État était le maître de tous les métiers, l'ouvrier devrait se soumettre à toutes les conditions, parce qu'il ne saurait trouver d'autre besogne. Et ce soi-disant socialisme d'État, qui est en réalité du capitalisme d'État, ne ferait qu'augmenter dans de notables proportions la dépendance politique et économique; l'esclavage économique augmenterait l'esclavage politique, et celui-ci augmenterait et intensifierait l'esclavage économique.»

Cela n'est pourtant pas exprimé sans parti-pris. Les socialistes de toute école combattent ce socialisme d'État, et ainsi Vollmar et Liebknecht, Rodbertus même, peuvent se tendre la main: ce n'est pas sans raison qu'on les traite aussi de capitalistes d'État, et le mot «soi-disant» joue le rôle de paratonnerre pour détourner l'attention.

«Le socialisme d'État dans le sens actuel est la Verstaatlichung[74] poussée à l'extrême, la Verstaatlichung des différentes branches de la production, comme cela existe déjà généralement pour les chemins de fer et ainsi que l'on a essayé de le faire pour l'industrie du tabac. Petit à petit on veut mettre un métier après l'autre sous la dépendance de l'État, c'est-à-dire remplacer les patrons par l'État, continuer le métier capitaliste, avec changement d'exploiteurs, mettre l'État à la place du capitaliste privé.»

Voilà comment s'exprime Liebknecht. Mais les social-démocrates veulent-ils autre chose? Si les lois ouvrières, proposées par la fraction socialiste au Reichstag, étaient admises, est-ce que l'État ne serait pas leur exécuteur? Qu'on le veuille ou non, on serait forcé d'augmenter considérablement la compétence de l'État. Lisez les Fabian Essays[75] sur le socialisme et vous verrez que ce n'est autre chose que du socialisme d'État. Lisez ce qu'écrit Lacy[76]: «Le socialisme, c'est la justice basée sur la raison et fortifiée par la puissance de l'État. Ou bien: Le socialisme est la doctrine ou théorie qui assure que les intérêts de chacun et de tous seront le mieux servis par la subordination des intérêts individuels à ceux de tous. En reconnaissant que les intérêts individuels ne peuvent être assurés et confirmés que par l'autorité et la protection de l'État, il considère l'État comme étant placé au-dessus de tous les individus. Mais si l'essence de l'État dépend de l'existence des individus et si sa solidité est soumise à l'harmonie qu'il y a entre ses unités individuelles, il faut qu'il emploie son autorité de telle manière qu'il fasse disparaître toutes les causes de discorde, d'inégalité et d'injustice. Lacy ne craint pas de promettre à tous la plus grande somme de bonheur par la puissance et l'autorité de l'État.» Et plus clairement encore il dit: «Il n'existe pas de prévention contre l'État qui agit comme entrepreneur privé; mais jamais ne se présentera la nécessité que l'État soit le seul entrepreneur, en tant qu'une coopération fédéralisée répondrait à tous les besoins de justice et atteindrait plutôt le but en accordant des récompenses convenables aux produits, c'est-à-dire en provoquant et en soutenant l'individualisme. Les mines constituant une partie du pays, peuvent être la propriété de l'État et exploitées par lui, parce qu'il y a une grande différence entre les mines et l'agriculture. Les chemins de fer, routes ou canaux appartiendraient donc naturellement à l'État et seraient exploités par lui et l'État créerait également des lignes de bateaux à vapeur faisant le service avec les colonies et les pays étrangers. Le commerce de l'alcool pourrait être un monopole de l'État ainsi que la fabrication et la vente des matières explosibles, armes, poisons et autres choses nuisibles à la vie humaine. Étendue plus loin, la possession par l'État des moyens de production ne serait ni pratique ni utile et n'est pas réclamée par les principes du socialisme[77]».

Parcourez l'opuscule de Blatchford, intitulé Merrie England, qui est écrit d'une manière attrayante, simple et aura beaucoup d'influence comme brochure de propagande. L'auteur en arrive à demander un monopole assurant à l'ouvrier la jouissance de tout ce qu'il produit. Mais comment le faire autrement que par un monopole d'État?

Il me semble, du reste, que le socialisme d'État et le socialisme communal ne possèdent nulle part plus de défenseurs qu'en Angleterre.

Tout cela n'est-il pas du socialisme d'État réclamé par des social-démocrates? Tous les barrages qu'on voudra élever seront inutiles. Une fois engagé sur cette pente, on doit glisser jusqu'au bout et on en fera l'expérience de gré ou de force.