—Mais oui, puisque je les trouve beaux, et que je les aime!
Je ne pus me tenir de rire à mon tour, et j’éclatai sans nulle retenue.
Pourtant Liette et Simonnet s’étaient rapprochés l’un de l’autre et causaient amitieusement. Il est probable que mes reproches avaient troublé le jeune homme, car il rendait une parole pour dix que lui en donnait la jeune fille. J’avoue que la pâleur qui tout à l’heure blanchissait les traits de Juliette Combal—elle avait pâli en apercevant Simonnet—avait fait place sur son visage à une animation singulière. Son œil abattu était redevenu pétillant, et sa petite langue de chatte allait comme le battant de la clochette de l’église, quand elle entreprend ses roulements précipités au Sanctus ou au Domine, non sum dignus...
J’ignore quel instinct secret me fit deviner que j’étais de trop dans l’entretien des deux jeunes gens. Le fait est qu’en dépit d’une curiosité qui me brûlait l’âme ensemble avec la peau, je n’osais m’approcher d’eux. Je les regardais se parlant, se serrant les mains, se dévorant des yeux mutuellement, et je demeurais immobile, bouche close, frappé d’un hébêtement qui me paralysait tout entier.
Que se passait-il? Ma vie, entre mon oncle et Marianne, ne m’avait encore révélé aucun des mystères du cœur. Le mien, ouvert à toutes les dissipations d’un écolier fantasque et vagabond, ne prévoyait encore rien au delà d’une bonne partie avec Baptiste, d’une cage pleine d’oiseaux, d’une lutte au Planol entre ours des Pyrénées et chiens-loups des Cévennes, rien au delà d’une longue, bien longue comédie, en compagnie de Barnabé, les jours de foire, à Bédarieux.
Enfin Simonnet Garidel, qui avait tout d’abord déposé la corbeille aux pieds de Liette, la reprit et se la campa lestement sur la tête.
—Tu me promets au moins, lui dit-elle d’un accent de prière, de me la rendre avant d’arriver à l’Orb? Peut-être mon père ne te verrait-il pas avec déplaisir, mais ma mère trouve que tu n’es pas assez riche, et tu comprends...
Sans faire plus d’attention à moi que si je n’étais pas dans le sentier, ils allèrent en avant, bras dessus, bras dessous, sautillant, voletant, pirouettant. Le courage me manqua pour me plaindre. Je les laissai passer et les suivis tout honteux à une distance respectueuse. Il fallait voir comme Simonnet, si humble tout à l’heure, si courbé sous ma colère, s’était redressé maintenant, et de quelle allure royale il marchait!
Ma foi, c’était un beau garçon que Simonnet Garidel: tout jeune encore, grand, fort, noueux comme un rouvre. Les épaules vigoureusement attachées, d’où partaient des bras musculeux, donnaient l’idée complète du paysan, d’un de ces athlètes obscurs mais sublimes qui livrent chaque jour à une terre avare la plus opiniâtre, la plus courageuse des luttes, pour lui arracher le pain qui perpétue la vie. Pendant cette course le long du ruisseau de Lavernière, course qui, pour le cœur de Simonnet Garidel, équivalait à une marche triomphale, que de fois cet enfant robuste des Cévennes, ne trouvant pas d’autre voie pour traduire au dehors la multitude d’émotions qui l’assiégeait, eut des mouvements de force qui émanaient de lui en quelque sorte à son insu! Il coulait un de ses bras autour de la taille de Juliette Combal, et les petits pieds de la jeune fille perdaient terre tout aussitôt. Une fois il l’enleva vers lui d’un geste si énergique, qu’il la monta jusqu’à la hauteur de ses lèvres.