—Pardi! la fougasse de mon four est si ronde et si grosse qu’il fallait ramasser des dents étrangères pour en venir à bout! Nous ne sommes pas assez de monde sans doute par là-bas...

En même temps que, du bout de son bâton, elle désignait la rivière, elle lança à sa fille un regard froid et dur comme l’acier.

—Si tu aimes la fougasse, pétiot, reprit-elle, dis à Marianne de M. le curé de t’en faire avec le blé de son champ... Allons, toi, ajouta-t-elle, se retournant de nouveau vers Liette, marche, au lieu de me regarder plantée là pareillement à une grande Sainte-Vierge dans sa niche. Tu ne sais donc pas, fille sans esprit, que quand on a des bouches à nourrir il ne faut pas leur faire attendre la pitance, car alors elles mangent le double et réduisent bientôt votre bien à quia?

Juliette, habituée sans doute aux emportements de sa mère, avait supporté cette scène avec plus de calme que je ne lui en eusse jamais supposé. Ce qui me frappa surtout, ce fut une sorte d’indifférence courageuse où s’attestaient les virilités précoces d’une nature énergique et forte. Non-seulement, négligeant d’obtempérer à l’injonction brutale de la vieille, elle ne fit pas un pas, mais elle osa prendre ma défense.

—Ma mère, dit-elle, bien souvent M. le curé a invité mon père à sa table; cent fois, quand j’étais petite, Marianne me donna des tartines de miel blanc. Vous ne pouvez donc aujourd’hui marchander un morceau de fougasse...

—Veux-tu marcher, coquine! interrompit la Combale levant son bâton.

Liette, sur les traits de laquelle venait de s’allumer une indignation superbe, saisit la corbeille par un geste dépité et la posa au milieu du chemin.

—Ma mère, je n’ai faim ni de fougasse, ni de fromageon, dit-elle avec une dignité surprenante. Vous pouvez emporter tout.

La Combale se jeta sur la corbeille comme sur une proie, l’enleva, l’établit du mieux qu’elle put sur sa hanche gauche, l’y maintint énergiquement avec l’un de ses bras, où les veines faisaient saillie pareilles à des ficelles bleues, et disparut en maugréant.

Tout à l’heure, quand le souvenir de mon oncle et de Marianne m’avait traversé l’esprit, le cœur, mes yeux s’étaient remplis de larmes; maintenant ce fut le tour de Liette de pleurer. Elle pleura tant et si fort que, ne sachant plus quels raisonnements lui bailler en consolation, je la menaçai d’aller quérir son père le long de l’Orb.