Nos pâtres qui, matin et soir, mènent leurs troupeaux se désaltérer aux eaux courantes de l’Orb, dansent, sautillent sur ce plancher roulant, mieux qu’ils ne seraient capables de le faire sur une surface parfaitement unie. Quant à nos moutons robustes, à nos chèvres vigoureuses et fortes, les hasards des bords de la rivière continuant pour eux les hasards de la montagne, ils ne s’en préoccupent en aucune façon. Que de fois n’ai-je pas vu deux boucs de compagnies différentes se prendre de querelle en pleine grave, et, se tenant debout, en équilibre, sur ce terrain qui fuyait, se cosser à qui mieux mieux sans la moindre glissade, le moindre trébuchement.
Mais la grave, que bergers et troupeaux ne font que traverser, est le séjour habituel des lessiveuses. C’est là que ces femmes, vouées aux plus rudes besognes, ont en quelque sorte élu domicile. Non-seulement elles y passent la journée à étendre sur ces pierres lavées et relavées aux grands courants un linge qui ruisselle; mais souvent elles y viennent encore la nuit pour garder la meilleure place, la mieux exposée au soleil. Les contestations, du reste, sont fréquentes entre lessiveuses, et il n’est pas rare que ces femmes ergotées, solides du poignet, se prennent aux cheveux et se fassent voler la coiffe dans l’Orb.
Ces batailles, qui n’ont rien d’homérique,—les héros d’Homère se taisaient en combattant et nos Cévenoles piaillent comme des brûlées,—éclatent d’ordinaire aux derniers soleils de l’automne ou aux premiers soleils du printemps, quand, chaque ménage soucieux d’avoir du linge blanc dans l’armoire pour l’hiver ou bien empressé de le remettre en état après la saison mauvaise, la grave se trouve envahie jusqu’au dernier galet.
Les lessiveuses des Aires, ce jour-là, n’avaient à se chamailler avec personne, car, sauf une douzaine de draps et de serviettes que j’apercevais à quelque distance et qui certainement n’appartenaient pas à la Combale, je ne voyais autour de moi que ces deux lettres se détachant en rouge: A. C., Ambroise Combal.
—Allons, allons, ne mangez pas jusqu’à l’année prochaine, dit la mère de Liette, bousculant les femmes et les pressant de se remettre debout. Hardi! plions les chemises d’abord. Le soleil touche Caroux déjà, et l’humidité qui tombera bientôt ramollirait ma lessive. Ah! une lessive molle, que ça coûte d’empois!... Monsieur—elle désigna son mari par un geste où l’avarice mêlait je ne sais quel dédain—Monsieur veut des cols raides pour aller faire le ci-devant à son conseil municipal. Il est joli, ton conseil municipal, un tas de gens sans sou ni maille...
Elle saisit une chemise de grosse toile de genêt et la plia, y promenant sa main osseuse comme un fer à repasser.
M. le maire était un homme indulgent et bon: il ne répondit pas à sa femme, dont il connaissait l’intarissable loquacité; il se contenta, tandis que Liette et moi recueillions les mouchoirs de cotonnade à carreaux, de les empiler dans une corbeille.
—Tu pourrais bien te donner la peine d’étendre ces mouchoirs, au lieu de les rouler en paquets, lui cria la Combale d’un ton agressif. Tu ne sais donc pas, toi, que le moindre de ces chiffons me coûte douze sous et que ça s’en va si vite, si vite!... Jésus-Maria! quels voleurs, tous ces marchands de Bédarieux! Au temps jadis, la toile durait; maintenant je ne sais plus comment va le monde, vous vous retournez, et votre toile est finie. Aussi faut-il avoir toujours de l’argent au bout des doigts.—«Paye ceci, Combale; Combale, paye cela!...»
Elle tourna l’œil vers les lessiveuses.
—Ne battez donc pas les draps si fort, vous autres! leur dit-elle.