—Quand je pense tout de même, murmura-t-elle avec un désespoir amer et naïf, qu’on a beau travailler, employer toutes les sueurs de son corps à se ramasser un peu de subsistance, à la fin des fins nous devons en venir à chavirer dans le trou et à faire chanter M. le curé. Pour moi, je te préviens, Ambroise, je ne veux rien donner à Liette en la mariant; j’entends retenir mes terres de mes dix doigts jusqu’à l’extrême-onction. Que veux-tu? c’est mon plaisir.

—Garidel se montre beaucoup moins exigeant que ne le serait un autre: en me demandant Liette pour Simonnet, il désire tant seulement que nous donnions à notre fille nos oseraies, le long de l’Orb.

—Pardi! il est rusé, le vieux bonhomme, et surtout ses yeux y voient clair. Il ne réclame que le meilleur quartier de mon gâteau. Il n’aura rien. Réponds-lui cela de ma part. Liette restera fille. Après tout, quel besoin a-t-on de se marier? Le mariage! en voilà une sornette, par exemple!

—Combale, dit M. le maire avec un calme indolent, ne te monte pas ainsi: nous causerons de tout cela à tête reposée... Allons, sois contente, voilà la lessive réussie et...

—Ah! ce sont mes oseraies qu’ils reluquent, ces Garidel, continua vivement cette paysanne âpre, tout à fait incapable de se déprendre d’un sujet qui l’atteignait, la blessait à tous les endroits sensibles. Les oseraies sont à moi, c’est moi qui les versai avec tous nos lopins dans ta besace, car tu n’étais pas un gros monsieur, mon pauvre Ambroise, quand je te connus. Par ainsi ne me trouble pas les esprits avec ces affaires. Si les Garidel veulent des oseraies où donner de la besogne à dix vanniers ensemble, qu’ils en achètent.

—Chut! femme, je t’en prie: voici Simon Garidel.

En effet, le père de Simonnet, abandonnant à son fils, lequel venait d’arriver sur la grave, le soin de recueillir le linge de sa lessive, s’avançait vers nous à pas lents. C’était un petit vieillard, aux traits creusés, sec, recroquevillé comme la feuille du noyer quand les vents de novembre la balayent à travers les gazons roussis par les premiers froids. Une chose seule frappait dans son visage, ramassis de rides s’entrecroisant à la façon des mailles serrées d’un filet: ses yeux enfoncés sous des sourcils buissonneux et d’une extraordinaire vivacité.

—Bien le bonjour, Combale, bien le bonjour, dit le vieux Simon, tirant droit vers la mère de Liette et la saluant galamment.

—Bonjour, se contenta de répondre celle-ci d’un ton bourru.

Elle lui tourna les talons pour aller interpeller ses lessiveuses.