—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui.

—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne l’a pas saisi.

—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas. Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils sont si bêtes!...

—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire. On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes. Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache...

Il s’arrêta court.

—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure n’est pas à votre louange, et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de Saint-Pons.

Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette, et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère venait de lui servir.

—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes, vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la raconte de mille façons.

—Voici la vérité vraie, dit mon oncle.

Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe: