—Oui, je le sais. Je suis déjà venu trois fois à Notre-Dame avec ma mère, et toujours nous avons dîné près de la Source. Il y a des rochers hauts comme des murailles...

—Cours remplir cette cruche. Moi, je vais sortir les chaises et les battre au grand air; puis j’arroserai les dalles et je balayerai d’un bout à l’autre.

Je saisis la cruche ventrue par son anse unique et gagnai les pentes du rocher qui envisagent le village de Villemagne, tapi à l’ombre épaisse des noyers.

La fontaine de Cavimont ressemble à la fontaine de Saint-Michel comme une rivière à un misérable ruisselet. De l’autre côté de l’Orb, l’eau est assez rare; ici, elle sourd de toutes parts. De chaque crevasse du rocher, de chaque fissure du sol s’élancent des jets de cristal. Aux temps primitifs, des fleuves de feu s’épanchaient des cimes de la montagne; aujourd’hui, des sources abondantes s’échappent des cratères éteints et vont, après mille détours capricieux, mille bonds retentissants, vivifier les prairies qui verdissent le fond de la vallée, depuis la Bastide jusqu’au Poujol.

A mesure que je descendais vers le réservoir enfoui, miroitant en bas comme du plomb fondu, le chemin, taillé dans une fente du granit, devenait plus difficile; mais en dépit des obstacles, j’avançais allègrement. La fente allait se rétrécissant toujours davantage. Qu’importe! je tâcherais bien de n’y point casser ma cruche.

Aux premiers pas que j’avais faits vers la fontaine, quelques oisillons, perchés au hasard sur de maigres arbustes, m’avaient suivi, et maintenant leur bande plus nombreuse voletait autour de moi, poussant de petits cris plaintifs qui me touchaient au cœur.

Comment m’expliquer que des bestioles si timides, si farouches d’ordinaire, fussent devenues si familières? La faim seule, me parut-il, était capable de les pousser à me donner cette fête inattendue, et l’on devine avec quels tressaillements de joie, palpant les poches de mon pantalon, j’y découvris le millet dépiqué la veille dans le verger de Saint-Michel.

Oublieux de la corvée, je déposai la cruche sur le roc et je m’assis. Mes pieds ballants pendaient à quelques dix mètres au-dessus de la Source, où je me voyais réfléchi tout entier. C’est étonnant l’éclat qu’en cette eau calme et profonde produisaient les clous luisants de mes souliers de montagnard: on eût dit des étoiles microscopiques dans un petit ciel grand comme la main.

Cependant, parmi les touffes de cresson, de mauve, de doucette, parmi les flèches d’eau qui bordaient ce mignon lac perdu, les oiseaux, impatients, faisaient rage. Je commençai ma distribution. Dieu! quel tapage étourdissant! Mon millet n’avait pas touché le sol que, déjà aperçu, on se précipitait, on se bousculait, on se piétinait. Jamais je n’entendis pareils bruits d’ailes et de becs. Un instant, pour happer un dernier grain, les bestioles acharnées ne formèrent plus qu’une boule roulante d’où s’échappaient des pépiements confus. Saisi de commisération devant cette multitude affamée, je ne ménageai plus ma provision, et je jetai, je jetai, je jetai...

Oh! le charmant spectacle! Devant la mangeoire pleine à souhait, les oiseaux, ne doutant plus qu’ils ne dussent être rassasiés jusqu’au dernier, se calmèrent. Chacun s’installa à la table. Alors seulement il me fut possible de reconnaître à quelle sorte de monde j’avais affaire; car jusqu’ici, dans la mêlée générale, je n’avais distingué nulle espèce. Je vis mes chardonnerets favoris à tête rouge, à plumules barrées de jaune. M’avaient-ils suivi depuis Saint-Michel? Les bouvreuils aussi étaient en nombre, mangeant, les ailes mi-ouvertes, un œil veillant à la ronde. A l’ombre d’un genêt en fleur, j’avisai tout un escadron joyeux de fauvettes babillardes luttant contre des bergeronnettes-lavandières, prestes et légères comme des papillons. Un martin-pêcheur raya l’espace de sa queue aux magnifiques reflets.