—J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan au frère Barnabé, de Saint-Michel.

—Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit M. Michelin, haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan est un vin liquoreux, c’est un vin de dessert, et j’espère que vous n’oserez pas nous le servir comme ordinaire.

—Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année...

—Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges ou de faugères?...

M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le vestiaire le manipule et avec une épingle l’attacha au bras droit du célébrant. Celui-ci lui lança un regard où l’ironie et le dédain pétillaient ensemble; puis, avant que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât la chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit tout d’un coup. Il en nouait vivement les cordons, quand les ermites, ayant mis quelque ordre parmi l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle trop étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu de silence, reparurent dans la sacristie. M. le doyen leva la main, indiquant par un geste à deux de ses vicaires qui venaient d’endosser l’un la dalmatique de diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger devant lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur.

«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de servir la messe à M. le doyen?»

Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation de ma vie. Malgré ma soutanelle rouge qui me seyait si bien, mon surplis amidonné et raide comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me donnait un petit air de jeune pontife, je n’étais rien, on ne m’avait pas vu, je n’existais pas.

Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et m’arrachèrent à ma mélancolie. C’étaient les ermites.

Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie, au lieu d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement, ils étaient là tous les quatre, le dos à la muraille, devisant de joyeusetés. Quels bons drilles que ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant, le frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, de Boubals, avait la parole:

—... Vous comprenez bien, disait-il, continuant le récit de je ne sais quelle aventure galante, vous comprenez bien, mes amis, qu’en dépit du coup de fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je me souviens même que je l’embrassai au nez de celui qui voulait me la prendre. Cependant il fallait en finir avec mon ennemi, qui à la longue m’eût assommé sur place, et, retenant toujours la fillette d’une main, je dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de Boubals qu’il en trébucha sur le sol.—«Pour t’apprendre, jeune homme, lui criai-je, qu’il ne faut point me déranger dans mes folies amoureuses, et que, parce qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la barbe au frère Agricol Lambertier...»