La pierre où se reposa sainte Anne la Marieuse, s’élance du milieu des dalles à deux pas de l’autel. C’est un bloc noirâtre, à peine équarri, d’une hauteur d’un mètre environ, une sorte de menhir que les attouchements, les frôlements, les baisers ont aminci vers le sommet. Pourquoi la mère de la Sainte Vierge, qui pouvait trouver tant d’autres endroits où s’asseoir, choisit-elle précisément cette colonne, où elle ne dut se maintenir que par des prodiges d’équilibre? La légende n’en parle point.

Je retrouvai l’éternel M. Martin, perché sur une haute escabelle, à côté de la pierre miraculeuse. Les amants, avec des tremblements aux lèvres et aux genoux, ayant baisé la singulière relique, le brave homme, qui pourtant ne devait pas prélever un denier sur l’aubaine, car le curé de Bédarieux faisant aujourd’hui les frais de la procession, le casuel lui revenait de droit, leur présentait son sac de velours.

Nous avancions peu à peu. Encore deux couples à passer, et notre tour arrivait. Liette était aussi pâle que son bonnet de batiste, dont les brides s’effaçaient dans la blancheur mate de ses joues. Simonnet avait les traits sérieux, les lèvres graves, le menton serré. Pour moi, je me sentais aux prises avec une grande inquiétude: baiserais-je, ne baiserais-je pas?

Nous nous trouvâmes devant M. Martin. J’étais fort troublé.

Soudain, derrière l’autel, semblable à un rossignol préludant dans la feuillée nouvelle, éclata le fifre de Braguibus.

Les assistants levèrent la tête. M. Martin, étonné, se retourna. Je profitai du moment; je collai mes lèvres sur la pierre de sainte Anne la Marieuse, à côté des lèvres de Liette et de Simonnet.

—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! articula le jeune homme à haute et intelligible voix.

Puis il laissa tomber une pièce de cinq francs dans l’escarcelle de M. Martin.

—Sainte Anne la Marieuse, mariez-moi, je vous prie! murmura à son tour la jeune fille.

Et, elle aussi, glissa un gros écu dans la bourse de velours.