Le pont de la Mare est à dos d’âne, pavé de cailloux ronds recueillis aux bords de la rivière. A ce monument fort raide, le seul qu’on puisse admirer à Saint-Gervais, s’appuie l’Auberge de la Chèvre-Double. C’est une vaste masure, plus large que haute, et dont les murailles, envisageant le nord, baignent pittoresquement dans l’eau. La façade, embellie de deux rangées de fenêtres, donne sur la rue de l’Espinouse, la rue la plus spacieuse de l’endroit.
Un peu au-dessus de la porte d’entrée, dans un carré blanchi à la chaux, un artiste ambulant, lequel sans doute, en Normandie, avait peint des veaux à deux têtes, a badigeonné je ne sais quel monstre avec un double chef. Rien de plus grotesque que cette peinture rudimentaire, véritable image d’Epinal colossale, où tout manque, même cette fleur de naïveté que l’inexpérience de la main et l’ignorance de l’esprit communiquent à tant d’ouvrages imparfaits. Quant à la couleur, un rouge d’ocre s’épand depuis les deux têtes mal attachées jusqu’aux huit pattes pendantes, dont deux seulement touchent le sol. On aperçoit une colonne vertébrale unique, monstrueuse, hérissée de poils rudes, d’où partent tous ces membres épars. C’est bête tout ensemble et hideux.
Une légende flamboyante, en lettres capitales illustrées d’agréments bizarres, encadre l’animal-phénomène. On lit:
A LA CHÈVRE-DOUBLE
ANTONIN TABARIÉ, Aubergiste,
LOGE A PIED ET A CHEVAL.
Des bornes de granit, extraites des carrières du mont Caroux, protégent les murs antiques de la Chèvre-Double contre les roues des charrettes et des tilburys. A ces bornes, on scella des anneaux de fer destinés à retenir les bêtes des gens qui ripaillent chez Antonin Tabarié.
L’ermite attacha Baptiste, retira sa besace des paniers, et nous franchîmes le seuil de l’hôtellerie.
Les tables regorgeaient de victuailles. Pas une escabelle de bois qui n’eût son homme assis et bâfrant. A travers la vaste salle à manger, sur les pas des servantes empressées, des chiens-loups à colliers garnis de pointes redoutables se traînaient avec des grondements étouffés. D’où venaient ces gens et ces bêtes?
Le milieu d’avril est le moment où émigrent, de la plaine, desséchée déjà, vers les hauteurs herbues, les grands troupeaux de moutons. Saint-Gervais, situé à l’orée immédiate de la montagne, se présente comme la dernière station des pâtres; c’est là que bon nombre d’entre eux boivent leur dernière pinte de vin et finissent par se coiffer plantureusement de leur verre, comme on dit au pays cévenol. Demain, sur les pics escarpés, dans les solitudes près des nuages, à travers les landes perdues, recommenceront la responsabilité, les sueurs, la peine; demain, les luttes acharnées avec les loups dévorants, les sangliers au boutoir terrible; aujourd’hui, à Saint-Gervais, la dernière gaieté, la dernière liesse, le dernier oubli, la dernière bénédiction du bon Dieu!
—Bon appétit, les amis, bon appétit! s’écria l’ermite.