—Que deviendra Félibien? marmotta-t-il, que deviendra mon Félibien?... Moi qui ne travaillais que pour lui!... Sachant trouver de l’ouvrage, je lui aurais gagné, à force de peine un magasin aussi beau que celui de M. Briguemal, à Béziers... Maintenant tout est fini: je suis pris, et, puisque j’ai tué Jacques Molinier, il faudra bien que la justice me tue. Chacun son tour, l’honnête homme comme celui qui ne l’est pas!... Ah! mon Dieu! moi qui suis si méritant aux yeux de toute la contrée, pour la bagatelle d’un jambon!... Aussi pourquoi Molinier est-il retourné de Mèze, près de la mer! D’abord, je suis vif de mon naturel... J’ai poussé mon ennemi, et le malheur est arrivé tout seul... Etre en prison, moi, Barnabé Lavérune, ermite de Saint-Michel, qui suis allé une fois à Saint-Jacques de Compostelle et deux fois à Rome pour voir le saint-père et lui faire mes compliments!...
—Tiens, j’y suis bien, en prison, moi, Venceslas Labinowski, ermite de Notre-Dame de Cavimont...
—Vous, c’est différent...
—C’est cela, moi, je suis un brigand de la Calabre, comme vous dites; mais vous, vous êtes un petit Saint-Jean qu’il faudra placer dans une niche... Nous verrons devant la cour d’assises...
—La cour d’assises?
—Nous verrons, devant la cour d’assises, lequel de nous deux il conviendra de canoniser... Le brigadier de gendarmerie, durant la visite qu’il m’a faite cette après-midi, m’a longuement entretenu de vos fredaines; il les connaît toutes.
—Toutes? gémit Barnabé, courbant le front.
—Du reste, qu’a-t-on besoin de revenir sur tous les tours que vous avez joués pour vous condamner, l’assassinat de Jacques Molinier suffira bien.
—Il suffira?
—Et vous irez embrasser M. le bourreau.