—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M. le curé m’a chargée de vous demander un service.
—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement, Marianne... Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure!
La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire.
—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et...
—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours... Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu, en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers, claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M. le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur... Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez que je fusse capable de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains.
—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul.
Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis, avec une hilarité débordante:
—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même... Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient! Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval, cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle de saint François... peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura...
—C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne.
—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui.