Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement. J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues mouillettes de pain en un bol de lait crémeux.
—Voici ta tasse pleine, me dit-elle.
Nous mangeâmes silencieusement.
Tout à coup, l’Angelus sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant en réponse l’Ave Maria.
—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis.
—Et pourquoi? lui demandai-je.
—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle.
Le temps de mon oncle!... J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur. Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva, traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible de reconnaître.
—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.