—As-tu envie que je te lance par delà ces granits?
Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à peine un rideau d’épines et de genévriers confondus.
—C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, affectant une assurance que j’étais bien loin de posséder.
Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de ses doigts crochus, résistants, me souleva de terre comme une plume. Je me crus perdu et fermai les yeux à tout événement.
—Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande pardon!...
Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche nue.
—Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est pour rire, fit-il, m’aidant à me replanter sur quilles... Aussi, pourquoi me contrarier les esprits? Tu comprends bien que je suis plus fort que toi, que tu ne pèses pas une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté là-bas sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; n’ayant pas des ailes aux côtes, tu te serais aplati la tête comme une fougasse dans un four, n’est-il pas vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta mort? La justice? Je me moque bien de la justice. J’en ai fait des farces, moi, au nez des gendarmes, durant mes quêtes dans la montagne et dans la plaine. Une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin... J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au long de quelque pente en courant après des nids de martinets, et tout aurait été fini...
Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît pas d’en sonder toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux moelles.
—Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros rire, assez de sornettes et d’almanachs. Le temps se passe, et mon estomac reste vide comme une gourde fêlée.