Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et si dur que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon Molinier et les chardonnerets du verger apparurent légèrement charbonnés.
—Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant le gril sur le plat... A table, mon garçonnet!
Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, je m’exerçais sur la saucisse de Saint-Gervais, Barnabé avala deux brochettes. Il fallait voir avec quel entrain il dépêchait la besogne. Une bête pour une bouchée, et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait avec les oiseaux.
—Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. Nous ne sommes pas ici pour compter les solives du plafond.
Il est clair que, n’ayant aucune faim,—le chocolat de mon oncle me remplissait encore l’estomac,—je faisais assez piètre mine au repas. Du reste, pourquoi ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier ne stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais dans le vide, portant les yeux tantôt aux murailles, tantôt sur Barnabé, surtout vers la porte par laquelle Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.
—Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup alors, me dit le Frère entre deux pauvres linottes qu’il engouffra comme des noisettes.
Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait sans bruit comme l’huile d’or de la plaine:
—Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de Barthélemy Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le vin est ce qu’il y a de meilleur dans la vie de ce monde. Le frontignan, voilà un vrai paradis! Va, va, tu sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, qui aime tant le vin blanc de sa cave, goûtait celui-ci! Dans le fait, il vaut mieux que nous soyons seuls à cette heure: elle est si petite, cette fiole de la brave Gathon!
Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider sans façon, à la régalade.