L’IDYLLE

I

La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre l’âme des enfants.

Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du plateau. Là, des bouillons blancs, qui formaient, amalgamés avec des églantiers en fleurs, une sorte de muraille, m’arrêtèrent heureusement. Encore un pas, et, du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice au fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau clairet de Lavernière.

J’eus un frisson quand, à travers la frondaison transparente, mon œil plongea dans l’abîme, et vivement je me rejetai en arrière. Je pris le premier sentier s’offrant à mes pas: c’était celui du verger. En arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,—car en cet endroit charmant piaulaient des nichées par centaines, et Dieu sait si les oiseaux me tinrent au cœur tout le long de mon enfance!—une réflexion m’arrêta: pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait sans cesse et finirait par m’allonger quelque mauvais coup, ne profiterais-je point de cette occasion unique pour me sauver?

Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de temps à travers le plateau ronceux, cherchant le chemin des Aires et ne parvenant pas à le découvrir. Tout à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête horrible, et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me paraissaient grands et droits comme des peupliers. Que se passait-il donc en moi? Les jambes me faisant à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal assurées les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, saillent à l’échine du plateau, et je gagnai un petit coin écarté, assez éloigné de l’ermitage. Juste à ce point cessent les amandiers, les abricotiers, les sorbiers, et le châtaignier, un moment délogé de son domaine, reprend royalement possession d’une terre qui lui appartient.

Je connaissais cette retraite où disparaissaient les âpretés du rocher nu, que tapissait une herbe épaisse, où poussaient, en manière de bordure, chardons violets, menthes sauvages, asphodèles et giroflées. J’y étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec Baptiste et Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.

Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus frais, plus invitant. Je résistai peu à la séduction: mes genoux se plièrent d’eux-mêmes, et, comme le Frère étendu dans la cuisine de l’ermitage, moi, dont le frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me laissai aller de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, fermai les yeux et m’endormis.

Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre des arbres s’était singulièrement allongée sur le plateau de Saint-Michel. Je regardai autour de moi. Le verger bruissait comme une immense cage. C’était partout des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés, des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son oiseau perché. Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma tête, un bouvreuil à son aise picorait les bourgeons tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête noire se baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier, dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes jambettes roses, paraissait fort occupé à bâtir son nid dans une touffe de jeunes feuilles, à la cime d’un pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je demeurais vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit d’un buisson de houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, s’envola.