«—Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi m’avez-vous appelé voleur...

«—Je ne marcherai plus!

«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles.

«—Suivez bien mes raisonnements, monsieur Cœurdevache, lui dis-je. Si je vous ai emmené hors de la ville, ce n’est pas pour le plaisir de faire société avec vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois monseigneur l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint père le Pape, chaque fois que je suis allé à Rome pour le voir. Vous comprenez alors en quel état je tiens les charcutiers, lesquels, à ne point mentir, s’entendent merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent jamais la messe, ne confessent jamais personne et demandent une chose tant seulement au ciel: que les tripes soient bien succulentes et bien grasses, les lards bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous avoir volé cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule, si d’aventure je vous lâchais les quatre membres, de vous encourir vers Saint-Pons et de lancer sur ma piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point ce peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement, encore que je sois innocent comme l’enfant à la mamelle, me laisser agripper par lui. Raison pourquoi je vous mène faire une promenade au clair de lune et vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes côtés.

«—Alors vous m’enlevez?

«Le mot me fit rire: il était si drôle!

«—J’aimerais mieux enlever la belle madame Cœurdevache que vous, lui dis-je. Mais vous savez le proverbe: Faute de grives, on prend des merles...»

Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait au delà de toute expression, et je ne pus me tenir de lui en demander la suite.

—Eh bien? insistai-je.

—Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient de rien ni de personne; il n’en va pas ainsi des hommes faibles, mon pétiot, me dit-il. Ceux-ci sont rusés et remplacent la force par la malice. Tu te souviens, je pense, de Venceslas Labinowski, et de son coup de savate, à Béziers? M. Cœurdevache, voyant miséricorde se perdre, s’était décidé à reprendre route avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses jambes se trouvaient embarrassées dans les miennes. Il était clair que le charcutier, comme y réussit plus tard Venceslas Labinowski, cherchait à me faire tomber pour prendre le large, tandis que je me ramasserais. Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye avec sa haute taille, lui passent et repassent entre les deux mollets et travaillent par ce manége à le jeter à bas afin de le dévorer paisiblement après. Je savais ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache qui ne s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à califourchon.