—Allons bon, vous êtes allé en Amérique, vous aussi, comme les autres, comme tout le monde, et vous vouliez reconquérir votre vénusté première dans l’intention de vous marier avec une milliardaire sans doute, interrompit Honved que le personnage amusait.
—Je vous remercie, Monsieur, de m’interrompre, ce qui m’évite de discourir d’un seul tenant, chose toujours fâcheuse au point de vue de l’art; mais pour en venir à votre question, je vous répondrai: Bien que mon nom se décline au génitif, ce qui est très demandé dans les alcoves de Chicago, je n’avais pas l’intention de négocier ma particule. Je suis un nihiliste et un homme laid, par conséquent débarrassé de toutes les tares, de toutes les hontes, de toutes les prostitutions et de tous les sales attouchements que vous imposent l’ambition et la beauté. J’étais allé outre-océan pour y faire tout simplement un judicieux emploi de ma fortune, pour y créer une institution comme on n’en avait jamais vue encore sous le soleil.
—Eh quoi, vint lui dire à l’oreille le comte de Fourcamadan, tout à fait aviné, qui s’était levé de sa chaise, espériez-vous donc réaliser le trust des maisons chaudes et du calomel? Être maître ainsi du prix des coucheries honteuses et de leurs néfastes incidences, sur les marchés du monde?
—Mieux que cela, mieux que cela, Monsieur, quoique ce fût d’un autre ordre. Je suis un philosophe avisé et non le parent d’Eva la Tomate et de Félix Faure. Mon but était de fonder, là-bas, comment dirai-je? un gymnase préparatoire, un collège professionnel, une école d’application, en un mot, pour régicides... Rien que ça... une sorte de Saint-Cyr ou de Polytechnique, pour tueurs de Rois.
—Ah, bah, l’idée, au moins, était originale, fit Truculor.
—Je n’ai que des idées originales, moi. Monsieur, je ne suis pas socialiste... et comme tout le couvert était devenu attentif, Eliphas de Béothus éleva la voix pour mieux conquérir son auditoire.
—Oui, j’avais remarqué que la plupart des attentats contre les dynastes échouaient par insuffisance d’entraînement des révoltés. Riche à dix millions, je résolus de pallier à cet inconvénient qui faisait rater les meilleures tentatives. Si vous me demandez pourquoi je me déterminai ainsi, je vous répondrai que la Société me dégoûte, que les bourgeois, mes frères, parmi lesquels j’ai trop longtemps vécu, ayant trouvé le multiplicateur suprême de la bêtise et de la putréfaction et s’étant empressés de porter leur sanie et leur squalidité à cet effroyable cosinus, je résolus, un beau matin, de leur déclarer la guerre à eux, ainsi qu’aux potentats et aux différentes autorités auxquelles ils se raccrochent comme la roupie au... nez du singe.
Je pouvais, n’est-ce pas? employer ma fortune à faire du sport, des femmes, à monter des chevaux, des yachts, des automobiles, à palabrer dans les cercles fermés et à ajouter ainsi quelques versets au Koran de la sottise, mais le crétinisme de ces différents comportements s’étant présenté à moi, je me suis décidé à utiliser, de façon autre, mon intelligence, mon argent et mes loisirs. Pourquoi, oui pourquoi, ne me serais-je pas assimilé l’état d’âme des grands aristocrates du XVIIIe siècle, qui applaudissaient des deux mains aux coups portés à leur caste, à la condition que le coup fût dirigé avec art, et le trait bien empenné? Pourquoi ne pas être le bourgeois qui sort de sa classe et le premier combat sa classe? Les révolutions ne peuvent être faites que par des patriciens ou des privilégiés qui s’acharnent contre le privilège du Patriciat. Tibérius Gracchus et Mirabeau sont là pour le démontrer. Et la Bourgeoisie se verra perdue quand se dresseront devant elle, pour la combattre, sans quartier ni miséricorde, seulement quelques bourgeois ne postulant d’autre récompense que celle de voir enfin s’écrouler par leurs soins l’édifice abominable, l’innommable pyramide d’exaction qui porte à sa pointe, comme la fumerole d’un caca pyriforme et triomphant, la divinité bicéphale de l’Argent et de la Force.
J’achetai donc des terrains très loin de New-York, là-bas, dans le Colorado. J’y fis édifier des bâtiments, circonscrire un champ de tir avec des buttes, des remblais, des cibles à toute distance. J’engageai d’avance des professeurs d’escrime et de balistique, d’anciens officiers pour la plupart et des maîtres du genre, dans le civil. J’eus un laboratoire de chimie où un pontife de Faculté, ignominé par ses semblables et qui entrait en belligérance avec la Société, lui aussi, devait venir donner des leçons, trois fois par semaine, clandestinement. Je m’assurai le concours d’un grand toxicologue, qui chez moi, enseignerait les simples et les alcaloïdes en tout point inexorables. Tout fut prévu. Je nolisai deux professeurs de belles manières et de civilités afin qu’il fût possible à mes élèves de se présenter dans les Cours, et d’y tenir des emplois variés dont la gamme devait aller de la fonction de marmiton à la charge de chambellan. Il fallait, vous le comprenez, que mes Magnicides pussent, le cas échéant, se tirer des griffes d’un mouchard en l’impressionnant grâce à leur savoir-vivre, à leur élégance ou à leurs imparfaits du subjonctif. Je n’oubliai pas, vous vous en doutez, de m’adjoindre un Espagnol de la Catalogne qui pratiquait supérieurement la navaja, non plus que quatre polyglottes parlant toutes les langues du monde. Je louai des ingénieurs qui, sur mes indications, construisirent une voie ferrée et l’approvisionnèrent de matériel roulant: cela pour répéter l’explosion de dynamite à l’usage des Tsars.
Quand ma petite caserne où des appartements munis de tout le confort moderne, empreints cependant d’une note de sévérité nihiliste, avaient été ménagés pour mes futurs élèves se trouva au point; quand le laboratoire, le polygone, le champ d’essai des bombes furent prêts à être utilisés, quand me furent parvenus des meilleures armureries d’Europe des merveilles de carabines, des bijoux de revolver et des poignards d’une trempe indéfectible; quand mes clapiers regorgèrent de cobayes pour l’essai des poisons; quand mon professeur de maintien et mon archididascalus d’éloquence m’eurent assuré, qu’en moins de six mois, ils pouvaient dégrossir le rustre le plus inculte et en faire un gentleman capable d’éclipser dans les salons et les belles-lettres, Monsieur Deschanel lui-même, je gagnai alors la capitale des États de l’Union. Vous me comprenez bien? Je voulais faire des régicides aptes non seulement à tuer vulgairement dans la rue, mais habiles encore à s’insinuer dans le monde fermé des Cours, dans les milieux les plus défendus, et à tuer en habit noir comme en bourgeron souillé. Grâce à moi, les tyrans et les grands de la terre, autocrates, rois constitutionnels ou bourgeois retentissants, ne devaient plus connaître un seul instant de quiétude ou de repos. Il me fallait élaborer des Chœreas et des Louvel, des Brutus, des Alibaud et des Aristogiton en nombre indéfini. Je voulais que, dans le vieux monde et le nouveau, l’attentat devînt endémique et qu’une pluie de sang bleu fécondât le sol rajeuni, ainsi que les gouttelettes chaudes d’une ondée de printemps; je voulais qu’une série de meurtres prestigieux déchirassent la sérénité de la civilisation scélérate et crevassent enfin le phlegmon social, tel l’orage à la chevelure d’éclairs qui débride le ciel d’août congestionné comme un abcès.. Oui... oui... je voulais que dans le cocher qui conduit le coupé, l’huissier qui soulève la portière de soie, le cuisinier qui conditionne les plats, le familier rencontré par la ville, le passant quelconque ou la maîtresse conquise depuis peu, le Dynaste médusé, le satisfait hagard, pussent, tout à coup, découvrir le justicier fomenté par l’Invisible et qu’ils s’abattissent enfin, devant la valetaille en déroute, sous le couteau empoisonné de ptomaïnes ou la balle explosible trempée dans le curare!...