Une heure durant le pître avait mis en œuvre toute sa politique et toute sa stratégie pour circonvenir la femme de l’auteur dramatique. Il avait peint son amour avec les meilleurs vers de son répertoire, allant même jusqu’à lui décerner, debout devant elle, deux ou trois de ses plus déterminants Merdiloques. Il lui avait fait entrevoir que son mari était fini, et que, jolie comme elle l’était, il ne lui fallait pas s’attarder davantage avec un homme dont l’art était inacceptable. Madame Honved l’avait laissé s’exténuer dans son discours, paraissant même l’encourager par des silences ou des rires qu’il avait escomptés favorablement; puis, selon qu’elle en avait coutume avec tous les crétins qui l’assaillaient, elle l’avait finalement exécuté sans retour possible. Maintenant, l’ombrelle rouge sur l’épaule, elle rejoignait la maison d’une allure lente et placide.
La Truphot rageait à froid. Médéric Boutorgne, réhabilité par l’échec de l’autre, se pavanait dans un sourire béat. Hé, hé! il n’y avait pas que lui qui ratait Madame Honved. Mais comment diable, était elle venue, seule, à Suresnes?
Ce que le gendelettre ignorait, c’était la machination de la vieille pour obtenir ce résultat. Elle avait joué gros jeu, très gros jeu, dans la certitude que Modeste Glaviot l’emporterait sans difficulté. Honved s’étant trouvé dans la nécessité d’aller passer deux jours à Bruxelles pour diriger la mise à la scène d’une de ses pièces, la Truphot, au courant de la chose, avait fait expédier de cette ville à sa femme une dépêche fausse—signée de lui Honved—et lui conseillant de se rendre à Suresnes où elle était invitée et d’y attendre son retour. Le truc devait bien se dévoiler tout seul, plus tard, mais cela n’aurait plus la moindre importance puisque Madame Honved serait alors la maîtresse de Glaviot et que le mari, à la rigueur, ne pouvait rien contre une vieille femme. Certainement il crierait, mais il lui serait impossible de se venger d’une façon efficace. Adresser une plainte au Parquet pour faux? c’était faire éclater son cocuage et ce n’était du reste pas dans les mœurs de l’auteur dramatique de se plaindre à la police. Même s’il s’avisait de conter la chose dans Paris, on ne le croirait pas. Pourquoi la Truphot lui aurait-elle joué des tours aussi noirs puisqu’elle n’y avait en somme aucun intérêt visible, aucun mobile discernable? Donc si quelques petits ennuis étaient présumables, ils ne balanceraient pas sa joie d’avoir enfin détruit la quiétude de Honved et d’avoir ourdi un collage de plus. Et puis n’était-elle pas belle joueuse? Si la chose avait été exempte de tout aléa elle n’aurait point éprouvé, en s’y risquant, la forte émotion de celui qui s’en remet à la chance du soin de décider.
Installé maintenant dans un rocking d’osier, les jambes étendues, Médéric Boutorgne tirait de larges bouffées d’un cigare bagué de rouge prélevé dans la provision de la vieille et il promenait sur la villa, le jardin, et tout ce qui l’entourait le sourire protecteur du Monsieur qui en sera bientôt le propriétaire légitime. On devait dîner dans la salle à manger ouvrant de plain-pied avec ses trois baies sur la petite cour, d’où l’on découvrait le bois de Boulogne, les cubes blanchâtres, le hérissement de la masse imprécise de Paris. Le jour agonisait, les frondaisons du bois, la masse des taillis qui dentelaient l’horizon par delà la Seine, se violaçaient, enlevés en crudités sombres par le ciel frotté de cendre rose, des nuages mauves s’étiraient, indolents et paresseux, ouatant l’ithyphallique tour Eiffel d’écharpes couleur d’améthyste, et le soleil sombrait en une hémorrhagie d’or et de rubis, pendant que la ferveur sereine du soir conquérait lentement les êtres et les choses. Par la fenêtre de la chambre du typhique des bouffées de paroles arrivaient.
—Que ton incorporel résiste à l’attirance du Super-Monde... Les nitidités astrales ne doivent pas encore aspirer ton entéléchie... Que l’influx de mon rayonnement diffuse dans ta dolence la luminosité du pollen cosmique et curateur...
C’était Morbus qui continuait ses passes et ses exorcismes. La cloche du dîner sonna comme il descendait enfin, très rouge, remettant en hâte la redingote qu’il avait enlevée pour gigoter bien à l’aise. Il ne pouvait pas rester, non, la Truphot lui faisait beaucoup d’honneur en l’invitant, mais après ces séances, outre qu’il était exténué, il devait se maintenir à jeun, sous peine de perdre son pouvoir de médium: car l’émanation occulte qu’il hébergeait ne pouvait entrer en contact avec de viles nourritures. Un autre jour, il se ferait un plaisir de revenir. D’ailleurs on pouvait être sans inquiétude, le malade était sauvé. Et il demanda seulement à la veuve si elle ne possédait pas, par hasard, un bout de ruban violet, un cordonnet quelconque, car il avait perdu là haut ses palmes académiques. Un mauvais tour, sans doute, de quelque esprit plaisantin. La veuve donna un vieux ruban de corset, et il partit, après avoir refait le nœud de sa rosette, en serrant les mains de Boutorgne et de Modeste Glaviot qui, venant du jardin, rapatriait à pas lents sa déconfiture.
On ne pouvait pas se mettre à table, car la comtesse et Sarigue ne s’étaient pas encore fait paraître. Puis la cloche du dîner n’avait pas ramené non plus Siemans qui était allé faire un tour durant l’après-midi. Il sonna enfin, accompagné de Molaert lui-même, qu’il amenait dîner, tous deux les bras encombrés d’articles d’escrime, fleurets, masques, plastrons, gants à crispin, sandales. Ils avaient même une boîte de pistolets de combat.
—Demain, dès la première heure, dit Siemans à Boutorgne, nous allons faire des armes; il faut que Molaert s’entraîne dur et puis quand il sera sûr de son coup, il giflera en plein café le bonhomme de la Gougnol qui est cause de tout; alors celui-ci sera bien forcé de marcher.
Ce dont il ne se vanta point, c’était d’une scène affreuse dont ils avaient été victimes près des cafés du pont. Ils s’étaient heurtés subitement à la femme de Molaert qui avait dû, pour ne pas périr de faim, utiliser sa maternité en se plaçant comme nourrice dans une famille bourgeoise. A la vue de son mari elle avait laissé là l’enfantelet qu’elle poussait dans une petite voiture et s’était jetée les ongles en avant à la face du Belge. Tout en prenant les consommateurs des terrasses à témoins, elle l’avait traité de sale entretenu, de marlou, etc.
—Si ce n’est pas une indignité, hurlait-elle, moi qui suis d’une bonne famille, dont le père est commandant de la garde civique à Molenbeck, je suis obligée de vendre mon lait, pendant que ce cochon, mon mari, vit aux crochets d’une gaupe...