Cela jeta un froid. Modeste Glaviot, Sarigue et la comtesse parlaient de s’en aller et complotaient même leur départ à l’anglaise, d’autant plus que l’endroit était contaminé et que le coli-bacille devait pérégriner bien à l’aise dans cette maison sans antisepsie. Cependant la Truphot fut à la hauteur des circonstances. Elle exigea qu’on la laissât seule après qu’on eût apporté deux bougies, le rameau de buis et le grand crucifix de sa chambre. Alors, elle tomba à genoux et pria longuement, puis quand elle se fut relevée, sanglotante et toute émérillonnée par les larmes, elle manda Siemans et lui enjoignit de courir à l’église, de s’adresser à l’abbé Pétrevent, son confesseur, de le prier de venir et de lui rapporter de l’eau bénite. Elle voulait que le défunt reçût le sacrement pour n’avoir rien à se reprocher. Car Dieu est une Entité très formaliste, il exige que les nouveau-nés, pour être rachetés, soient saupoudrés de sel et traités telle une entrecôte, et il n’accueille les morts, dans les dortoirs de l’au-delà, que si ces derniers ont été préalablement assaisonnés d’huile et accommodés ainsi qu’une escarole. Mais Siemans préféra charger Boutorgne de la commission, dans la crainte de rencontrer la femme de Molaert qui avait déclaré «qu’elle saurait bien les retrouver», lorsqu’ils galopaient tous les deux. Justement, comme le prosifère ouvrait la porte, une femme exagérément mamelue, coiffée d’un bonnet tuyauté auquel pendait un grand ruban outre-mer, en tablier blanc à poches que gonflait l’hypertrophie de deux énormes mouchoirs ayant dû servir dans la journée à torcher l’enfançon, surgit à l’improviste et irrupta dans la maison. Elle vociférait avec un fort accent belge.—Où est-il ce sale maq.... cette ordure qui m’a jetée dehors pour se faire entretenir par une guenuche... Je veux l’étrangler... sayes-tu... Il fallut que la Truphot, dont la maigre natte grise s’était dénouée dans son émotion et coulait derrière son dos, à peine plus grosse qu’un lacet de soulier, lui expliquât qu’il y avait un mort dans la maison, lui promît de s’occuper d’elle et lui donnât vingt francs pour qu’elle consentît à s’expédier dans les lointains.

Toute la maisonnée finit par se réfugier dans le salon, après avoir décidé que les deux bonnes passeraient la nuit près du mort et le veilleraient à tour de rôle. La cuisinière devait leur préparer du café véhément; de plus une demi-bouteille de rhum Saint-James et un paquet de cigarettes leur seraient attribués, car les bonnes, chez Madame Truphot, qui n’était pas une bourgeoise selon qu’elle aimait à le déclarer souvent, avaient le loisir de fumer le pétun comme leur maîtresse après chacun de ses repas. Mais elles furent en partie exonérées de cette corvée. Au chevet du décédé elles trouvèrent Madame Honved qui veillait silencieuse. Malgré tout son désir de quitter cette sentine, elle n’avait pas cru devoir se dérober devant cet hommage à la douleur humaine et à la majesté de la mort.

Le salon, qui attenait à la salle à manger et ouvrait aussi sur le jardin, était, comme toutes les autres pièces, meublé de vieilleries et de rogatons d’un bric-à-brac sans discernement. Des guéridons Louis XVI, pieds-bots et vermiculés, faisaient face à des consoles Louis Philippe, d’un acajou semé de dartres; des fauteuils pompadour en faux aubusson alignaient leurs marquises en casaquins, que les mouches et les mites avaient variolées; un canapé hargneux s’embossait dans un angle pour mieux travailler la croupe du visiteur de ses pointes sournoises dissimulées sous une soie enduite de tous les sédiments humains. Une vieille tapisserie, acquise pour cinq louis à l’Hôtel des Ventes, devant laquelle, sans doute, des générations et des générations de hobereaux et de bourgeois avaient flatulé et mis à jour, à la fin des repas, toute l’imbécillité congénitale dont ils étaient détenteurs, pendait lamentable, et évacuait sa scène flamande, par la multitude polychrome de ses ficelles désagrégées. Puis c’était un invraisemblable fouillis d’abat-jour en dentelles huileuses, de lampes dignes de la préhistoire, un chaos de terres cuites atteintes de maladies de peau, dont la plastique avait succombé dans les successifs déménagements, qui se poussaient partout, haut-dressées sur des selles. Et derrière tout cela, les chiens de Madame Truphot, Moka, Sapho, Spot et Nénette, qui couchaient dans la pièce, circulaient hypocritement, flairant le pied des meubles et levant la patte sur les étoffes suppurentes et dans les coins d’ombre propice.

On avait fait apporter des liqueurs et des cigares. Ce n’était pas une raison parce qu’il y avait un mort dans la villa pour faire chacun une mine qui ne le ressusciterait pas, bien sûr. D’ailleurs, après une pareille émotion il fallait du montant, un peu d’alcool et le cordial d’un papotage en commun. Quand la camarde a passé quelque part, les hommes éprouvent à l’ordinaire un besoin de se rassembler comme pour mieux se défendre contre l’ennemi commun. Il leur semble qu’ainsi réunis et surtout en disant des choses profitables sur son compte, la Mort hésitera de longtemps à choisir l’un d’entre eux. Pourquoi viendrait-elle les prendre puisque—affirment-ils—ils ne la craignent pas, au contraire? Ce serait pour elle une piètre victoire d’emporter une victime que la chose comblerait de joie. En lui décernant des aménités, ils espèrent confusément la désarmer, car l’infatigable Raccrocheuse ne peut vraiment pas, sans indiscrétion, se montrer démunie de toute urbanité avec des êtres qui ont d’elle une opinion si favorable. Le premier, Molaert, qui avait ouvert dans Paris un cours spécial où il enseignait à quelques grandes bourgeoises et à cinq ou six femmes de hauts fonctionnaires de la République le symbolisme des gestes du prêtre à l’autel, le premier, Molaert fut en mesure d’obéir à ce sentiment. Il parla d’un ton de voix cafard, qui avérait de façon formelle qu’il avait dû passer le meilleur de sa jeunesse à surveiller la blennorrhagie des cierges dans quelque sacristie du Brabant, ou à se faire épouser dans les jésuitières par les professeurs de chattemites du pays marollien. La mort, dit-il, est la récompense du croyant, l’acte le plus probant, par lequel Dieu manifeste sa bonté. Tout a été dit sur elle par les pères de l’Église et il serait ridicule de vouloir y ajouter. Cependant son caractère n’est réellement compris que dans les couvents et les cloîtres où on la salue comme la glorieuse, la sublime Salvatrice qui libère la créature de ce monde effroyable et la précipite dans le giron de Dieu. Dans la vie laïque, dans la Société ouverte, même parmi les plus pieux, elle est encore honnie et redoutée parce qu’elle tranche les vaines attaches qui unissent les êtres entre eux. Lui, Molaert, ne craignait pas la mort, non; il la désirait même comme une récompense à lui dévolue pour avoir vécu dans la règle parfaite de Jésus. Il ne désirait qu’une chose: qu’elle attendît quelques mois encore, afin qu’il pût briser tout à fait la vile enveloppe de sa corporalité, qu’il pût se maintenir dans la pure extase spirituelle du chrétien, n’escomptant plus d’autre joie que le commerce perpétuel avec son Créateur. Oui, dans peu de temps il aurait éliminé pour toujours la basse sensualité que le limon de son origine avait fait perdurer jusque-là en lui... Cependant, il s’angoissait à la pensée que le malheureux défunt avait pu mourir en état de péché mortel... Ces sculpteurs, cela vit toujours avec d’affreux modèles; cela n’a pas de mœurs et ils ne connaissent Jésus que pour en faire de honteuses reproductions en plagiant l’académie des individus les plus déplorables. Au moyen-âge, au moins, la mort subite ou sans confesseur n’impliquait pas forcément la perte du salut, puisque tout le monde se confessait, communiait à peu près chaque matin et que les prêtres veillaient jalousement sur leur troupeau. Ce qu’on pouvait risquer de pire, c’était le purgatoire, tandis qu’en l’heure présente où l’Église se trouvait honnie pour vouloir, quand même, dans son abnégation admirable, sauver les hommes malgré eux; quand elle succombait sous les coups des Dioclétiens de sous-préfectures, la porte du paradis ne devait pas s’ouvrir souvent... Ah! non! C’était à frémir...

—J’étais athée à vingt ans, mais depuis que le bonheur m’a visité, je ne suis pas loin de croire, dit Médéric Boutorgne, en coulant vers la Truphot un regard mouillé. Je n’adopte pas tout entier certes, le credo de Monsieur Molaert, poursuivit-il après un léger arrêt et en cédant au besoin de faire un calembour avec un mot de Renan qu’il n’avait pu comprendre, pour moi, Dieu n’est pas, il se fait... comme le camembert et le livarot.....

Et il s’esclaffa, se laissant tomber sur une chaise, les paumes battant les rotules, rendu hilare jusqu’aux larmes par son propre esprit.

La veuve fronçait le sourcil.—Voyons, il ne serait jamais sérieux, même dans les minutes les plus graves. Elle n’aimait pas qu’on plaisantât sur un sujet aussi élevé.

Modeste Glaviot, debout, une main passée dans l’entournure du gilet, s’affirma panthéiste et déterministe en même temps.

—Dieu est dans tout: dans moi, dans vous, dans Madame Truphot, dans la terre du jardin, dans l’air du ciel et jusque dans l’âme de Nénette qui dort, là-bas, en jappant dans un rêve. Oui, il était partisan d’un panthéïsme sans dualité, assez voisin du matérialisme, en somme, affirmait-il, mais qui avait conservé quand même un brin de spiritualisme, le rien de sentiment sans lequel on ne peut point vivre. Pour lui, la Conscience et la Force primordiales qui avaient ordonnancé l’Univers, s’étaient absorbées, résorbées dans leur œuvre. Attenter à quoi que ce soit qui existât, c’était faire souffrir cette Conscience, cette Déité si on voulait la nommer ainsi.

Donc, si Dieu était dans tout et si tout était en Dieu, on ne mourait pas. La formule actuelle de la personnalité s’effaçait pour faire place à une autre formule aussitôt suscitée après la disparition de la première. Ainsi quand je récite, ajoutait il, quand je dis mon œuvre, j’emploie, tour à tour, ces deux forces universelles qui sont la Pensée et le Verbe; j’utilise ces forces qui m’ont élaboré, moi, pour me déterminer ainsi, selon leur vouloir préconçu, et sans que j’aie la possibilité de me déterminer autrement. Je ne suis pas libre, en effet, de n’être point poète et d’agir dans un sens différent. Si je viens à disparaître, je ne meurs donc pas pour cela; je cesse d’user du monde dans le sens et le mode où vous m’avez constaté, voilà tout, mais le monde, l’œuvre universelle continuera à user de moi. Plongé dans l’immense creuset où se retrempent les Apparences et où bouillonnent les Causes, j’y puiserai une nouvelle Forme sous laquelle, derechef, je serai convoqué. Mais je devrai, encore et toujours, œuvrer pour la Pensée et pour le Verbe, puisque je fais partie du lot de créatures que ces deux Forces ont choisies et modelées pour arriver à leur but terminal, pour accomplir leur fin, ici-bas...