Les lampes baissées, on avait fait place nette autour de la table, pour qu’elle ne fût pas gênée dans les cabrioles et l’épilepsie que Modeste Glaviot transmué en médium allait lui conférer. La veuve, elle-même, avait désigné l’histrion en se portant garant de sa fluidité et de son ésotérisme. Molaert, avec une moue d’improbation, s’était fait disparaître. Il répugnait à l’occultisme qui, ainsi qu’il l’avait confié à Sarigue, lui apparaissait «comme les sentines, le goguenot de l’au-delà.» L’horloge de l’église proche égouttait lentement la dixième heure et, par delà les fenêtres ouvertes, les beuglements des pochards attardés et les sifflets des trains excoriaient le silence nocturne. Les lumières qui illuminaient les vitres, dans les maisons voisines, s’éteignaient une à une. C’était le moment où, ensuite de la bâfrerie du dimanche, les bourgeois se préparaient à barater leur épouse ou leur concubine, afin de parachever la liesse hebdomadaire. Justine avait tiré sur leurs tringles les anneaux grinçants des vieux rideaux de brocard encuirassés à la base par la poussière et le pissat des chiens. Tous étaient assis, encerclant le guéridon d’un pourtour de mines graves et solennelles. La comtesse poussait de petits cris effarés devant l’imminence des esprits d’outre-monde, et la Truphot avait reconquis un visage attentif et sapient de vieille sorcière, qui se pourlèche devant un sabbat attendu. Déjà ils s’étaient rapprochés, les paumes maintenant à plat sur le bord du guéridon et les yeux fixés au centre, avec, au fond d’eux-mêmes, comme venait de le commander Modeste Glaviot, «l’énergique vouloir que la table tournât.»
Mais, subitement, tous tressautèrent, et restèrent les mains suspendues, immobiles, et pleins d’une indicible terreur. Un à un et à intervalles réguliers des coups résonnaient dans la cloison. C’était distinct et net, précis et métallique. Aucun d’eux ne douta que ce fût l’esprit du mort qui, plein de déférence, manifestait son bon vouloir à sa façon, avant de venir se domicilier dans la table. Cet imprévu déroutant, qui n’avait pas été consigné au programme, les glaçait. Modeste Glaviot eut un redressement de son front penché qui signifiait nettement: hein, vous voyez! Mais Sarigue, compatriote d’Apulée, ne put se tenir d’aller le premier enregistrer le miracle. Il se leva et dans l’autre pièce constata la présence de Molaert qui, armé d’un fleuret, la figure zébrée de rides coléreuses, tirait au mur entre deux lampes placées par lui sur un meuble.—Coupé-dégagé; je lie en sixte... et je me fends... proférait-il, rageur... Et il boutonnait la cloison...
—Ah! fichtre, vous nous avez fait peur avec votre escrime, dit Sarigue, au moment même où Madame Honved, dont la valise attendait dans le corridor, survenait à la porte du salon, pour prendre sèchement congé de la veuve. Juste en cette minute, deux coups de sonnette, un spondée: deux appels longs et impératifs, retentirent à la porte d’entrée. La Truphot s’était dressée toute pâle sous la couperose ordinaire de son faciès, et le père Saça, le jardinier-concierge, accourait, en trottinant, prendre des ordres, son dos circonflexe sautillant dans le noir de la cour. Une inquiétude poignait la veuve. Si c’était le mari? Après une seconde d’indécision, elle se décida pourtant à accompagner le vieil homme pour parlementer à travers la porte et n’ouvrir qu’à bon escient. Les spondées et les dactyles de la sonnette avaient repris et, maintenant, c’était un carillon endiablé qui menaçait de ne point s’apaiser et déchaînait l’émoi de tous les chiens d’alentour. Seuls, ceux de la vieille, en bonne chiennerie scabreuse, s’étaient tapis sous les meubles pour y cacher leurs affres et y évacuer les liquides de l’effroi. Dans le salon, Médéric Boutorgne, le couple Sarigue, Siemans, qui venait de redescendre avec sa médaille, et Modeste Glaviot, la main en l’air, encore dans l’attitude injonctive propre à commander la sarabande du meuble possédé, se frottaient les uns contre les autres, travaillés eux aussi d’un malaise inexplicable. Enfin la veuve, accotée à l’huis, s’était mise à faire jouer le petit judas encastré dans le panneau et elle interrogeait.
—Qui est là, à pareille heure?
—Moi, Jacques Roumachol, que vous connaissez bien, Madame Truphot. Ouvrez-moi vite; je viens pour une affaire importante et j’avais peur que vous ne fussiez déjà couchée.
La vieille, en effet, connaissait ce Roumachol, un peintre qui avait dîné quelquefois chez elle, il y avait déjà plusieurs années, mais elle restait inquiète quand même, ne se hâtant pas de faire jouer la serrure.
—Êtes-vous seul, bien seul? ajouta-t-elle.
Un rire s’éleva derrière la lourde porte.
—Non, mais croyez-vous que je suis accompagné d’un escadron de cavalerie, comme le Petit-Père ou le Schah de Perse en vadrouille.