I

Il ne faut pas croire que Madame Truphot soit, en raccourci bourgeois, le type désormais historique de la princesse Mathilde.

Médéric Boutorgne sortait du café Napolitain où il aimait à fréquenter. De cinq à sept, c’était le confluent de toutes les salles de rédaction et l’endroit de la planète où l’on se giflait le plus. Même un gérant inspiré avait eu, un moment, l’idée d’y installer un appareil ambulatoire destiné à distribuer les calottes. Ainsi toute fatigue superflue aurait été évitée à MM. les gens de lettres, journalistes, marchands d’hexamètres et prosifères de tout ordre, déjà exténués par le colossal labeur qui consiste à enfanter, chaque jour, la pensée de tout un peuple, à être quelque chose comme l’encéphale d’une race réputée pour le brio de son génie. Médéric Boutorgne hantait le lieu avec acharnement. Malgré l’hostilité des courants d’air qui avaient fini par tuer le patron du lieu, lui-même, et l’élévation à 75 centimes du prix des absinthes, il persistait, chaque fin d’après-midi, à passer avec des mines respectueuses et attendries, la carafe frappée, le Temps du soir ou le pyrophore aux maîtres incontestés, aux maharajahs du Lieu commun qui régnaient dans les gazettes. Et il aimait à ce point la littérature, qu’à deux ou trois reprises, il n’avait point hésité à se précipiter pour payer le fiacre quand l’augure fébrilement attendu n’avait point de monnaie, ce qui arrivait souvent. Grâce à cela, il était l’homme qui, avec les arbres du boulevard, les sites célèbres et l’hémicycle de la Chambre, avait entendu, sans broncher, le plus de sottises. Auditeur bénévole, la bouche en oméga, il sirotait tous les cancans qu’on voulait bien lui notifier, se montrait ravi d’une telle condescendance et s’exclamait toujours à point, en des superlatifs aussi nouveaux qu’avantageux, lorsqu’il devenait nécessaire d’expertiser l’esprit de la vedette, du chroniqueur ou du tartinier occupé à éjaculer des bons mots. Malgré cela, il ne perçait point. Il savait, par exemple, que la belle Fridah, des Bouffes, était allée faire une scène, en plein domicile conjugal, au mari de cette pauvre Madame Desroziers, un critique influent, parce que cette dernière qui concubinait encore avec elle, il n’y avait pas un mois, l’avait salement plaquée, pour retourner à l’amour masculin. Il n’ignorait pas non plus que Flamussin, de l’Escobar, s’était mis en ménage avec un déménageur de pianos, et qu’il avait tenté la semaine précédente de se suicider: car l’homme de chez Pleyel, après deux semaines seulement de parfaite félicité, était décédé subitement à Cochin, d’une appendicite. Il était informé aussi que ce gros homme sale, givré de pellicules, d’âge indéfinissable, assis en face de lui, qui s’ivrognait ponctuellement, fabriquait tous les livres de Pornos qui tirait à quatre-vingt mille. Cet auteur avait même traité avec le patron, moyennant une somme fixe à l’année pour que son tâcheron se ribotât sans inquiétude: car il ne travaillait jamais mieux que dans le plein d’une bonne soulographie.

Oui, nul autre avant Médéric Boutorgne ne donnait l’accolade à Pornos, lorsque ce dernier, coiffé d’un bords plats, les yeux exorbités comme un barbillon qui vient de perdre son frai, pénétrait dans le Napolitain avec son allure de commis-voyageur en photographies obscènes, de placier en suppositoires. Le premier, il avait reçu de cet écriturier plein de génie la mémorable confidence: «Un homme de mon talent n’est-il pas vrai? ne doit pas se surmener au point de vue sexuel. Nous recevons deux fois par semaine; il vient beaucoup de confrères, alors ma femme choisit.» Il connaissait aussi le métier du grand maigre, porteur de linge en celluloïd, chaussé d’une bottine à boutons et d’un soulier molière qui ne craignait pas d’affronter les élégances de M. Jehan de Mithylène, et hâtivement, d’un stylographe profitable, donnait à la copie de notre moderne Tallemant des Réaux, l’allure et le tour du grand siècle.

M. Jehan de Mithylène, de son vrai nom Dimitri Argireanu, sujet serbe ou bulgaro-macédonien d’origine, on ne sait pas au juste, était venu des Balkans à Paris dans le dessein d’y rénover le dandysme non moins que le bonapartisme et d’y brandir le bichon de la faute de français, afin de donner, lui aussi, un coup de fer au Petit Chapeau. C’était le bagotier du char de la dictature. On le voyait courir derrière les fiacres de tous les possibles dictateurs pour descendre les malles, abattre le strapontin, accomplir les basses besognes et recevoir la sportule. Il arborait sur le boulevard des pantalons en tire-bouchons et de suffocantes redingotes 1830, sanglées à la taille et qui allaient s’évasant à partir des hanches, en forme de fustanelle, de jupon de Palikare. Au débarqué de l’Orient-Express, tout heureux de s’être dérobé à une destinée identique à celle de ses auteurs qui vendaient des cacaouètes sur les quais de Salonique, il s’était engouffré, chaque jour, avec ponctualité, pendant deux ans, sous le porche de la Nationale non pas, comme on aurait pu le croire, dans l’intention louable de s’initier à la langue française ou à l’orthographe rudimentaire, mais bien pour prélever dans le Cabinet des Estampes un modèle de galure capable de compléter la chienlit de son personnage. Ainsi avantagé, sur les conseils d’un autre ratapoil, le baron Toussaint, alias René Maizeroy, il avait cru de son devoir d’apprendre par cœur les mémoires de Barras, ceux de la duchesse d’Abrantès, le Mémorial de Sainte-Hélène et de les découper en menues tranches pour les lecteurs d’un grand quotidien du matin, où le prince Victor, qui le subventionnait alors et payait son gargotier, l’avait fait embaucher comme manœuvre. Nul, comme ce Bulgare, n’était ferré sur le décret de messidor an VII qui règle les préséances; personne mieux que ce demi-Turc ne connaissait les traits de Talleyrand, les mots de Cambacérès et les rites du nationalisme dont il était le nouveau Brummel. Ses beuglements, lors d’une gaffe du Protocole, quand ce dernier fit éclater le ridicule et la misère d’esprit du roi d’Italie en le laissant bafouiller à l’Hôtel de ville, pour ne l’avoir point prévenu que le Préfet de la Seine allait le speecher et qu’il avait à lui répondre, ses beuglements d’indignation sont restés célèbres. M. Jehan de Mithylène avait même failli déborder du Napolitain, parloir des gens de Lettres, sur la scène du Monde. A la suite de la tragédie de Belgrade et pendant l’élection de Pierre Ier, il fut en effet, douze heures entières, l’outsider de la Skoupschina: car il avait par télégraphe posé sa candidature à la succession du mari de Draga. Présentement, chaque matinée, il se rendait à Saint-Gratien pour enfoncer le pessaire à la princesse Mathilde.

L’homme qui assistait ce jour-là M. Jehan de Mithylène fabriquait des œuvres posthumes de son métier. Qu’on ne s’étonne pas, il n’était point le seul, en Paris, à travailler dans cette partie qui n’enrichissait guère. Un grand écrivain, une Pensée dont l’altitude voisinait avec celle des étoiles les plus renfrognées, venait-il à disparaître, sa femme se réfugiait une année, comme il est décent, dans les ténèbres de ses voiles et s’immergeait dans le silence et la douleur. Ce délai écoulé, on apprenait ordinairement que le trépassé dont l’art contemporain, au dire des papiers publics, était incommensurablement endeuillé avait laissé des fonds de tiroirs, d’inestimables manuscrits qui ne tarderaient pas à être livrés au culte des foules éperdues de désir. Et une savante réclame fonctionnait judicieusement. Puis un beau jour la veuve allait trouver le spécialiste, le fabricant d’œuvres posthumes. Il s’agissait pour ce malheureux, moyennant un salaire infime et quelquefois une partie de la garde-robe du défunt, de s’introduire assez congrûment dans la peau du de cujus afin que les pastiches de son style et de ses idées, s’il en avait jamais eus, puissent être pris, par l’éditeur dupé, par le marchand de secousses littéraires, pour les propres excogitations de l’homme célèbre, que le papier, plein de soumission, avait recueilli de son vivant. Chaque année, paraissaient ainsi de nombreux recueils d’«Impressions», «Notes», «Souvenirs», «Aphorismes» signés du nom d’un mort illustre et qui étaient fabriqués dans des mansardes, moyennant des rétributions qui variaient de 150 à 300 francs par mois. Trente-cinq éditions de «Mémoires» élaborés de semblable façon et supérieurement écrits furent enlevés, récemment, en moins de six mois et la Critique en resta stupéfaite, car cette fois, le grand homme, soucieux de retenue et de modestie, avait attendu son décès pour manifester enfin quelque talent. Oui, Médéric Boutorgne savait cela, et bien d’autres choses encore, mais malgré tout, il n’arrivait pas. Jamais—ce qui était son plus grand désir—il n’avait pu pénétrer dans une grande feuille au tirage fabuleux. Une vigoureuse offensive et l’appui de ses belles relations l’avaient seulement amené, un jour, à collaborer comme chef des échos à un de ces journaux hypothétiques qui ont pris coutume depuis vingt ans, au moins, de se mettre en ménage, à trois ou quatre dans une unique chambre du Croissant, pour pouvoir être en mesure le jour du terme, tout comme les maçons, les ligorniaux de l’île Saint-Louis.

Médéric Boutorgne avait débuté dans les lettres par un livre qu’il avait intitulé: Drames dans la Pénombre. Sa prose chassieuse et la molle pétarade de ses métaphores ataxiques y faisaient sommation à la Vie, aux Êtres, aux Choses, à l’Univers lui-même, de livrer, sur l’heure, l’atroce mystère de leur Absolu, non moins que l’incognescible de leurs Futurs et de leurs Au-delà. Il est inutile d’ajouter que tout ce qui vient d’être énuméré n’avait rien révélé du tout, hormis la seule inanité de l’auteur. Un grand écrivain, à la réception de cet ouvrage abondamment dédicacé, avait évalué Médéric Boutorgne comme un «nouveau Shakespeare». Cet arbitrage bonifiant ayant été rapporté sur l’heure au plus grand nombre d’amis possibles, un de ces derniers lui avait fait remarquer que d’être un «nouveau Shakespeare», cela ne comptait pas: attendu qu’il y en avait déjà une quinzaine qui circulaient en se réclamant de ce titre avantageux, notamment un Néerlandais, un Marseillais qui écrivait en provençal sans compter sept ou huit Scandinaves et tous les impubères des jeunes Revues qui, à leur deuxième écriture, avaient, pour le moins, ravalé le grand Will. Médéric Boutorgne cependant avait persévéré. Il avait travaillé trois ans à la confection de deux bolides qui devaient, à son avis, rayer de leur aveuglante fulguration, la nue jusque là ténébreuse et morne des Lettres Contemporaines. Le premier s’appelait: Épopées dans la Conscience, le second s’abritait sous ce titre: Julius Pélican. Mais sa pyrotechnie devait avoir été maléficée ou compissée à l’avance: car sa trajectoire la plus tendue ne l’avait menée que dans les boîtes des bouquinistes des quais où les deux bolides s’étaient engouffrés avec ensemble, sans projeter la moindre étincelle, ni susciter la moindre monnaie.

Médéric Boutorgne, ce jour-là, devant les confrères glorieux, inventoriait sa vie ainsi que son présumable avenir. Quel destin contraire, quel mauvais sort enragé s’accrochait donc à ses grègues pour l’empêcher de se faufiler lui aussi? Tous ses camarades, un à un, finissaient par se hisser; lui seul restait enlizé dans le marasme. Quelques heures auparavant, un de ses amis l’avait écrasé encore de sa fortune naissante. Promu soudainement à la dignité de chef des Informations et du Chantage, il l’avait entraîné dans la salle de rédaction du Gallo-Romain, une feuille du boulevard battant pavillon de flibustiers et dont le directeur, un créole argentin, devait, plus tard, être choisi comme plénipotentiaire par une jeune République hispano-américaine désireuse d’être, sur l’heure, initiée, par ce maltôtier milliardaire, à toutes les ressources de la piraterie occidentale qui permettent à un peuple nouveau-né de s’imposer au respect des chancelleries et lui assurent, à bref délai, l’estime des autres nations civilisées. Arrêté devant le cadre fileté d’or, qui devait offrir aux regards de la clientèle les profils des nouveaux articliers de la maison, le camarade de Boutorgne touchait du doigt la place où, dès le lendemain, s’imposerait son front aux géniales radiations. Aussi Médéric sentait-il sourdre en lui une admiration profonde, enfiellée cependant de quelque amertume à l’égard du confrère pareillement favorisé. Mais, la Fortune cette fois, s’était montrée intelligente dans son choix, comme il dut le reconnaître devant le toupet du personnage soudainement mis à jour, toupet monstre qui, dans la littérature, permet d’accéder aux plus hautes situations.

Ils ne s’étaient pas retournés, en effet, que dans un froufroutement de fracassantes soieries, un feu d’artifice de lueurs et d’aveuglants rayons émané de soixante bagues et d’au moins quatorze colliers ou pendiques, parmi le déchaînement des parfums racoleurs où perçait cependant la note aiguë d’une pointe d’iodoforme, sortait la belle Otero venue pour solliciter une lèche de quelques lignes de ces messieurs.

Et l’ami s’était précipité vers le garçon de bureau.