Il jeta au milieu de la salle son chapeau mou aux bords graillonneux, qui, en moins de deux minutes, fut rempli de billon lancé à la volée.

—La quête, Messieurs... la quête... n’oubliez pas l’artiste...


XIII

Que la Vie dépose son excès d’impudeur, les écrivains satiriques déposeront leur excès de langage.

La Truphot, depuis la veille, était arrivée à Luchon où elle avait décidé de passer les mois caniculaires tout en suivant un traitement pour sa gorge. Les thermes de l’endroit ont pour mission, comme on sait, de retaper et de déterger les muqueuses appartenant à tout ce que l’Europe compte de plus notoire. Elle avait emmené Médéric Boutorgne, qui ne la quittait plus d’une semelle, et Siemans réapparu deux jours avant le départ, au moment où on y pensait le moins, et quand le prosifère remerciait déjà le sort d’avoir fait disparaître son plus sérieux rival, sans qu’il eût besoin pour cela d’user du moindre machiavélisme. Le Belge, devant le désarroi de la maison et la domesticité, de plus en plus insurgée, avait poussé les hauts cris. Ah! c’était ainsi qu’on administrait durant son absence. C’était du propre! Sans barguigner une seule minute, il avait jeté les deux bonnes, Justine et Rose, à la porte, et procédé également à l’éviction de la cuisinière. Puis, il était allé tenir certain discours au père Saça qui, ayant ouï la chose, s’était décidé sur l’heure à interrompre enfin les cris de kanguroo en gésine qu’il poussait depuis le soir de son accident, comme il s’exprimait.

Médéric Boutorgne, une semaine avant l’exode de Paris, s’était battu en duel avec le comte de Fourcamadan. Oui, il avait eu cet héroïsme. De la fumée et deux détonations avaient été échangées à trente pas, les yeux fermés et dans un réciproque trismus de terreur, parce que le gendelettre ayant réuni contre l’aristocrate—afin de ruiner ses entreprises sur la Truphot—un dossier formidable, qui ne recélait pas moins de quarante preuves d’escroqueries, abus de confiance et grivèleries diverses commises jadis en province, par le susdit patricien, celui-ci lui avait cassé une dent, d’un coup de poing, en plein Napolitain. Dam! il avait bien fallu, le lendemain, aller requérir chez Gastinne Renette, moyennant trois cents francs déposés d’avance, la paire de pistolets dont la fonction est d’être parfaitement inoffensifs et de laver par surcroît, les injures entre gens d’honneur. Au retour de cet exploit, la Truphot, attendrie par l’idée qu’elle était capable, malgré son âge, de susciter des massacres tout comme Hélène, dans la cité d’Ilios, la Truphot avait juré au gendelettre, magnifié par le péril couru, un amour auquel la Mort elle-même ne pourrait attenter cette fois. Elle s’était laissé passer au doigt l’anneau des définitives fiançailles. Puisque Siemans, pour qui elle avait tout fait, se moquait d’elle à ce point, et laissait le meilleur de soi chez des gourgandines, maintenant elle n’hésitait plus. Jamais, bien sûr—elle le reconnaissait spontanément—elle ne rencontrerait une tendresse et un dévouement comme ceux de Médéric. Le voyage en Grèce était décidé pour le lendemain de la mairie. Même—c’était une idée à elle—à quoi bon s’épouser, en ce pays médisant? On pourrait se marier là-bas, devant le consul d’une quelconque bourgade d’Hellas, ce serait bien plus pratique. Et le gendelettre, radieux, habita l’Empyrée pendant plusieurs jours. Mais quand l’amant légitime reparut, il lui fallut déchanter. En quelques heures, l’attitude de la veuve changea du tout au tout à son égard. Elle sauta au cou de Siemans, dès qu’elle le vit, en rappelant «son cher Adolphe», son «fils chéri» qu’elle avait cru perdre. Car à l’instar de Rousseau et de Madame de Warens, elle croyait utile de pimenter la chose d’appellations maternelles, pour lui donner une apparence d’inceste dans les paroles. Puis, elle s’était enfermée avec le Belge un après-midi tout entier.

Boutorgne, rôdant près de leur chambre, y avait entendu des bruits significatifs qui l’avaient empli de rage. Et quand tous deux redescendirent pour le dîner, leurs yeux sombres et battus, leur mutisme volontaire étaient pleins de mésestime à son égard. Pourtant l’écriturier réussit à se faire emmener à Luchon. Là-bas on verrait bien; il trouverait sûrement un moyen, quel qu’il fût, de se débarrasser du Belge sans retour possible cette fois. Cependant comme il se méfiait de son imagination, à l’ordinaire plutôt paupérique, il avait emporté dans sa malle un Balzac complet. Il y puiserait de quoi corser sa scélératesse ingénue. L’auteur de la Comédie humaine ayant décrit et rendu toute la vie, son cas, sans aucun doute, devait y être étudié. Il n’était pas possible, en effet, qu’il eût oublié le Maquerellat et qu’il se fût à ce point désintéressé d’un des principaux modes de la vie contemporaine. Mais Balzac était vague dans son esprit; il l’avait lu trop jeune: il lui faudrait le piocher ferme. Les péripéties inhérentes à Rastignac et à Rubempré, qu’il se remémorait en flou, ne pouvaient guère être utilisées par lui. Il ne se mouvait pas dans le noble faubourg, ni dans les milieux d’élégante richesse qui extraordinèrent si fort le génial romancier. La Truphot n’était pas la duchesse de Grandlieu, encore moins la duchesse de Maufrigneuse. Donc, cela ne s’adaptait pas; les procédés d’arriviste des deux célèbres ambitieux étaient ou trop forts ou trop faibles, et pas dans leur ambiance, en tout cas. Il analyserait les Célibataires. La lutte des deux demi-soldes pour la conquête de la Rabouilleuse enrichie pourrait lui fournir l’expédient cherché. Oui, mais la veuve n’offrait pas grande similitude avec la pêcheuse d’écrevisses berrichonne. Et puis, diable, il répugnait à en venir au duel farouche, à la ruée sabre contre sabre qui dénoue le roman. Enfin, il allait quand même disséquer Balzac, à tête reposée et, pour plus de sûreté, il y adjoindrait Stendhal pour la psychologie. Après tout, pourquoi ne serait-il pas une sorte de Julien Sorel? Ainsi que ce dernier, il avait essuyé le feu d’un pistolet. Mademoiselle de la Mole, pour lui, dans son personnel Rouge et Noir, avait soixante ans, voilà tout.

Munis d’adresses réquisitionnées dans une agence de location, tous trois erraient maintenant dans la station thermale, en quête d’une villa à bon compte. Siemans avait décidé qu’on ne vivrait pas à l’hôtel pour éviter dans la mesure du possible les déprédations et le stellionat des aborigènes qui ont porté l’escroquerie, envers les étrangers, à l’altitude de leurs montagnes. Et Boutorgne, dédaigneux des enseignes, et laissant au camarade le soin vil de découvrir les boîtes à louer, éployait déjà son âme de poète sur la cime des monts voisins, et préparait des vocables de couleur pour, aux oreilles de la veuve, chanter le paysage en beauté.