Le grand temple de Karnak, consacré à Amon, était le centre d'une véritable ville forte dont l'enceinte, encore visible, enfermait, dans un quadrilatère d'au moins quatre kilomètres, plusieurs autres sanctuaires, une demeure royale, des maisons pour les prêtres, les fonctionnaires, et tous les petits métiers qui vivaient de l'immense ruche. Entre Karnak et Louqsor courait une avenue bordée, à droite et à gauche, de cinq cents sphinx accroupis. La route existe encore. C'est un chemin bien entretenu et très propre, qui enjambe, sur des ponceaux, des rigoles où croupit l'eau du Nil. Les sphinx n'ont pas tous disparu. Sur le seuil de Karnak, il en reste plusieurs, têtes pacifiques de béliers, corps musclés de lions au repos.

Quatre kilomètres: les deux tiers de l'enceinte de Bruxelles! Une longue file de débris gigantesques se déroule tout à coup devant nos yeux. On dirait une ville saccagée par le canon ou un tremblement de terre. Deux obélisques roses, des colonnes plus hautes que nos plus beaux peupliers, la masse trapue de pylônes crénelés émergent d'un océan de décombres. Une robe de broussailles vertes s'étend, çà et là, sur les pierres amoncelées. Des bouquets de palmiers se balancent paresseusement dans l'air pur. On ne trouve pas de mots pour rendre comme il faudrait la noble tristesse de ce tableau.

M. Legrain, qui dirige depuis douze ans les fouilles et les travaux de Karnak, va nous faire les honneurs de son domaine. Je dirai tout à l'heure un mot de ses découvertes. Il ne trouva, en arrivant, qu'une espèce de carrière abandonnée et chaotique: huit mètres de terre sur toute la surface; plus de trace des avenues. Il a fini par déterrer le gigantesque squelette. Grâce à ses heureux efforts, on peut se faire une idée de la colossale majesté de Karnak.

Six pylônes, épaisses masses de pierres en forme de pyramide quadrangulaire tronquée, s'espaçaient, séparés par des cours, depuis le seuil jusqu'au sanctuaire du Grand Temple, coeur de toute la ville, et qui formait un rectangle de mille mètres environ sur cent vingt, largeur du pylône principal. Au delà de la première cour s'alignaient, en rangs serrés, sur trois nefs, pour composer une formidable et ténébreuse forêt, les cent trente-quatre colonnes de la salle hypostyle. Quinze mètres les moins hautes, celles des bas-côtés; vingt-trois mètres les autres, qui supportaient la nef centrale. Sur les chapiteaux de celles-ci, qui ont quinze mètres de tour, cinquante personnes pourraient s'asseoir à l'aise. Nulle part mieux qu'ici l'Égypte ancienne ne donne sa mesure.

Toute dévastée qu'elle est, la forêt fait encore grande figure. Après les ouragans, les assauts et les sacs, deux mille ans d'abandon n'ont pu venir à bout de ses géants. La moitié environ restent debout, dorés par l'ardente lumière, griffés d'hiéroglyphes et revêtus, du haut en bas de leurs énormes troncs, de reliefs jadis enluminés. Au sommet, sous l'abri des chapiteaux, des bribes de couleurs vives achèvent de s'effacer. M. Legrain travaille passionnément à replanter les colonnes déracinées. Il faut chercher patiemment les morceaux, un à un, dans le fouillis des décombres, puis les classer et les réunir d'après les inscriptions. Quand l'oeuvre du savant est finie, quand tous les débris d'une même colonne se trouvent rassemblés, la besogne des maçons commence. M. Legrain commande à trois cents ouvriers, hommes et enfants, recrutés parmi les fellahs du voisinage. Voilà une colonne qui s'élève sous l'effort d'une équipe. Un terrassement, qui monte en même temps qu'elle, fait fonction de plan incliné; deux rails sont posés dessus; les blocs, rangés sur un chariot, avancent péniblement, au gré d'une trentaine de moricauds attelés par une longue corde. Quand la colonne sera achevée, on détruira le terrassement. Et de même pour chacune. Ainsi besognaient déjà, il y a quatre mille ans, sous le bâton de leurs chefs d'escouade, les ancêtres de cette plèbe en guenilles, les innombrables esclaves qui bâtirent, par le seul effort de leurs muscles serviles, pour réaliser le rêve fantastique des Pharaons, les temples et les palais de Karnak. Mêmes pierres tendres et dorées, mêmes outils rudimentaires, mêmes procédés simplistes. La même tâche, après quatre mille ans, recommence sous le même ciel. Une seule différence: les manoeuvres de M. Legrain touchent dix sous par jour. Même pour ces pauvres diables, il y a un «fait nouveau» dans le monde.

Derrière la forêt de l'hypostyle règne encore le chaos. Où se déployait jadis, entre deux rangées de statues colossales, la majesté de la Grande Avenue, un chemin étroit se faufile à présent, entre des blocs postés pour arrêter, à droite et à gauche, l'incessante invasion des décombres. Du peuple de granit qui remplissait les cours, quelques rares survivants mutilés, corps sans tête, bustes sans bras, continuent dans le silence et l'effrayante désolation des ruines leur faction séculaire. Par des blessures béantes, les moellons des pylônes éventrés s'écroulent dans les cours. Nous heurtons du pied, dans le pêle-mêle des débris, de charmants visages de souriantes princesses ou des torses de dieux taillés à la mesure de leurs temples.

M. Legrain se prodigue pour nous. Pendant qu'il parle, en nous guidant à travers les éboulis, tout le plan de la ville sacrée se débrouille à nos yeux. L'aimable homme nous raconte, avec une verve pétillante, ses bonnes fortunes et ses déboires. Il a retrouvé la redoutable déesse Hathor. Il va nous montrer une fresque éclatante de fraîcheur découverte par hasard dans l'épaisseur d'un mur. Un Pharaon y trône environné de dieux. Le successeur, probablement, voulut détourner vers sa personne les hommages que cet honneur attirait au souverain destitué ou défunt. On mura, sur son ordre, le tableau séditieux. Bénits soient cet in pace et ce roi lunatique! Les figures, toutes intactes, semblent être peintes de la veille. On peut enfin se représenter la décoration intérieure et la couleur de Karnak …

M. Legrain s'arrête soudain de parler. Il voit bien que nous ne l'écoutons plus. «Le charme agit» nous dit-il en souriant. Charme étrange, amalgame bizarre de sensations inconnues et de sentiments contradictoires. C'est d'abord l'ahurissement de Gulliver tombé dans sa peuplade de géants. Nos yeux d'Occidentaux se trouvent dépaysés. Jamais nous ne nous habituerons à cette «colossalité» monotone. On se sent l'âme écrasée par une grandeur qui échappe à ses prises. Puis on goûte malgré tout le plaisir un peu «snob» d'errer, sous un ciel éclatant, parmi les reliques d'un des plus prestigieux monuments du vieux monde. Puis la majesté de l'ensemble force l'admiration. En aucun lieu de la terre, les masses de pierres assemblées par l'orgueil ou le génie de l'homme ne parlèrent un aussi formidable langage. L'effort de ces bâtisseurs ne fut jamais dépassé. Et voilà ce qu'il en reste! Ad quid? À quoi bon? Ces palais et ces temples titanesques, les voilà saccagés comme, au moment de la marée, les constructions des enfants sur le sable. Puissance des rois, audace des architectes, fier ou gracieux génie des artistes, labeur accablant des esclaves: jeux puérils que tout cela. Tout cela n'a paru sur la terre, un moment, que pour intéresser M. Legrain et amuser quelques touristes …

Retournons flâner, avant la nuit, dans les allées profondes de la salle hypostyle. Tout à l'heure, dans le premier émoi, saisis et stupéfaits en présence de ces géants de pierre, nous n'avions d'yeux que pour leur masse énorme et l'effet grandiose de leur alignement. M. Legrain va faire revivre pour nous le cortège, maintenant effacé et confus, des dieux et des rois gravés sur leurs fûts millénaires. Des dieux à tête de chacal, d'ibis ou de chouette entourent le grand dieu de Thèbes à figure d'homme; le Priape égyptien étale impudemment sa sereine impudeur. Un peu plus loin, sur la face d'un pylône, des processions de barques sacrées déroulent leurs théories; un roi vainqueur fait massacrer des prisonniers de guerre, troupeau tremblant agenouillé sous le glaive.

Le soir tombe; une chape d'ombre violette descend du ciel, où le soleil décline. Dépêchons-nous de monter sur le grand pylône. Voici l'heure de la plus belle scène. À l'ouest, le soleil gagne la chaîne lybique; le Nil charrie du feu; de grands nuages carmin incendient les confins de l'horizon. De l'autre côté, les ruines entrent dans la nuit. Les obélisques semblent tomber, comme d'immenses stalactites, de la voûte, maintenant sombre, où s'allument les étoiles; çà et là, au-dessus d'un pylône ou du bonnet de pierre d'une effigie souriante, flotte, embrasée par des rayons de pourpre sanglante, la chevelure d'un palmier; la lune monte; les ombres des colonnes s'allongent sur la blancheur du sable … Ce spectacle nous hantera toute la vie.