L'Académie française et le Palais Bourbon avaient laissé partir M. Maurice Barrès. Cet immortel justement célèbre est l'homme le plus simple du monde. Il est fin et sympathique; pas l'ombre d'une pose; il n'a parlé qu'une fois en public, au dessert d'un dîner de journalistes; son éloquence est simple, élégante et forte. L'accent lorrain—c'est l'accent de Virton atténué—ne l'a pas quitté tout à fait; il prononce «vin» et «plein» en appuyant sur les finales, comme les gens du pays gaumais. M. Joseph Galtier, du Temps, M. Maurice Muret, du Journal des Débats, confrères aimables et très distingués; MM. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics; Léon Parsons, attaché au Cabinet du ministre Briand; Paul Adam, Jules Huret (Figaro), Verdier (Eclair), Casella (Auto) et l'éditeur Pierre Laffitte; je crois que j'ai cité tous nos confrères français. Nous étions treize Belges: Maurice des Ombiaux, Jean d'Ardenne, Julius Hoste, de Borchgrave, de Laveleye, Ansel, Garnir, Kaiser, Quadvlieg, Raquez, Rossel, Rotiers et votre serviteur. L'aimable M. Cornet guidait notre caravane.

Manifestement, les vents et la mer ont craint d'avoir une mauvaise presse. Pendant que les tempêtes se déchaînaient sur les mers occidentales, l'Héliopolis voguait gentiment sur un lac tranquille et tout bleu. Et le soleil avait conspiré en notre faveur avec les vents et la mer. Au moment où nous entrions dans la rade d'Alexandrie, peuplée de navires au repos et comme plantée de mâts rassemblés en bosquets, il commençait de descendre dans les flots. Spectacle «à souhait pour le plaisir des yeux»! Devant nous, la ligne courbe des maisons carrées s'étendait, s'étirait comme un immense serpent blanc. Nous distinguions des terrasses parmi des bouquets de palmiers. A l'Occident, d'énormes bandes de feu brûlaient, aux confins de l'horizon, dans un ciel opalin. La beauté des nuits orientales se révélait, à nos yeux enchantés.

Qu'on me reproche, si l'on veut, de découvrir l'Égypte. Je me risque à dire un mot du plaisir que nous avons goûté, les plus blasés aussi bien que les enthousiastes, en traversant le Delta, par une radieuse matinée, dans le rapide qui nous emportait vers le Caire. La plaine a l'aspect d'un vaste jardin cultivé et tout vert. Le ciel est bleu turquoise, sans un nuage. Une ardente lumière caresse le panache des sycomores et la chevelure frémissante des palmiers. La jeune verdure brille de son plus pur éclat. Le long du chemin de fer, les villages rassemblent leurs masures carrées, faites de terre séchée, rébarbatives et sales. Des pigeons, ramassés en boule, se reposent sur le seuil des colombiers, dômes minuscules arrondis sur la toiture plate des maisons.

On sait que le Delta est le pays du monde où la population est la plus dense: plus de trois cents habitants par kilomètre carré. Les villages se succèdent à de courts intervalles. Sur tous les chemins—étroites bandes de terre durcie qui longent les champs de coton ou de trèfle—circulent, en groupes, des fellahs et des fellahines. C'est un continuel défilé de scènes chatoyantes. Des laboureurs vêtus de longues robes flottantes, blanches, jaunes ou bleues, dirigent des boeufs, poilus comme des boeufs sauvages, attelés deux par deux à des charrues identiques aux charrues d'il y a cinq mille ans, que nous verrons bientôt gravées sur les parois des tombeaux. Voici un grand gaillard drapé dans une robe bleu ciel, agitée et gonflée par la brise. Il arpente majestueusement son champ, les mains croisées sur le dos, pendant que deux femmes accroupies remuent la terre labourée. Des femmes cheminent, par groupes, emmaillotées de noir—on dirait des religieuses de chez nous, sauf la guimpe—la figure voilée, depuis le nez jusqu'au menton, par une bande d'étoffe noire. Voici un vieux paysan sur son âne chargé de deux sacs en équilibre, robe jaune et turban blanc, barbe grise de saint Joseph. Un peu plus loin, quatre dromadaires, à la file, suivent le chamelier de leur pas solennel, leur grand corps secoué comme un vaisseau sur la mer.

A toutes les gares, cohue bariolée et bourdonnante: robes et turbans de toutes les couleurs, fez rouges; paysannes escortées de marmaille; «dames» en robe de soie, voilées de transparente mousseline blanche, un parasol à la main, affairées et précieuses; gentlemen en redingote; têtes fines d'Égyptiens: grosses lèvres, yeux allongés; arabes, nègres, soudanais, figures de cuivre, d'ébène ou de bronze, figures de patriarches et de prophètes. Rêvons-nous ou sommes-nous au spectacle? Qu'on attende encore un peu avant de baisser le rideau …

Fellah n'est pas un nom de race, mais seulement de profession. Fellah signifie paysan. Le paysan de la vallée du Nil descend de la race égyptienne primitive. Nous verrons ses ancêtres sur les parois du tombeau de Ti, architecte à Memphis sous une des premières dynasties, qui dort au seuil du désert lybique, près des pyramides de Saqqarah, depuis près de six mille ans.

Des restes de couleur sont encore accrochés aux figures en relief, dont le temps a respecté l'élégant dessin et le groupement harmonieux. Des femmes soutiennent, de leurs bras arrondis, des corbeilles posées sur leurs têtes. Des paysans fauchent et battent le blé. Mêmes visages, mêmes instruments agricoles que ceux de l'Égypte actuelle.

Ces petits ânes, robustes, élégants et fins, qui trottinent pour notre amusement dans la plaine du Delta, le long des canaux où bombent des voiles blanches, nous les reverrons aussi dans les tombeaux de Saqqarah, où ils défilent, depuis six mille ans, devant l'effigie du maître, grand propriétaire ou fonctionnaire de la Cour. Nous les monterons dans la Haute Égypte, quand nous galoperons à travers la plaine, peuplée de travailleurs et couverte de moissons, vers les ruines et les tombeaux de la vallée des Rois. Ce n'est pas une des moindres merveilles de ce pays merveilleux que cette identité de la race et de la vie d'à présent avec la race et la vie ressuscitée après soixante siècles.

Race admirable, puisqu'elle a résisté au corrosif de l'Islam. On sait que les Arabes convertirent de force, au VIIe siècle de notre ère, les paysans égyptiens, chrétiens depuis le deuxième. Ils sont beaux, laborieux, prolifiques et sales. Vraisemblablement, l'Égypte aura, dans un demi-siècle, vingt millions d'habitants. Le coton de la Basse Égypte est hors prix: cinquante francs le cantar (45 kilogrammes) en 1895; cent francs ou à peu près, l'année dernière. Les fellahs s'enrichissent. Il y a quelques semaines, un vieux paysan paya 500,000 francs, rubis sur l'ongle, à une société belge, des terres qu'il venait d'acquérir. A le juger sur sa mine, sa crasse et ses haillons, on lui aurait donné l'aumône! La crise financière, qui a fait tant de ravages dans les grandes villes, parmi les colonies européennes surtout, n'a pas atteint les ruraux. Dans toute l'Égypte, la valeur et le loyer de la terre augmentent tous les jours. Il faut sans cesse de nouvelles terres cultivables à une population qui ne cesse de s'accroître.

Il n'y a pas au monde de cultivateur plus laborieux, plus passionné que le fellah. Une longue et étroite bande de terre fertile serrée entre deux déserts: voilà l'Égypte. Le Nil coule au milieu. Jamais de pluie. Chaque été, le flot débordant étend sur le sol l'eau du fleuve et le limon qu'elle apporte. Où s'arrête l'inondation commence, de chaque côté, l'aride désolation du désert. Le labeur du fellah fait fructifier admirablement ce présent annuel du vieux fleuve. Dès que l'eau commence à se retirer, les champs, du matin au soir, sont peuplés de travailleurs, qui pataugent, jambes nues, même au plus chaud des jours déjà brûlants, dans la boue limoneuse. Dans la Haute Égypte, quand nous verrons de près leurs villages, leur saleté, leur vermine et les beaux enfants dévorés par les mouches sur le seuil des masures, nous songerons aux paysans de l'Ardenne ou de la Lorraine, tels que les ont faits douze siècles de christianisme, race fière, heureuse et libre sous un ciel souvent hostile et sur un sol ingrat …